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Ludivine Bantigny : " Il y a une indécence et un cynisme à assimiler des enseignants à des terroristes"
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Entre sa réforme et sa gestion du baccalauréat face aux « preneurs d’otages », le ministre de l’Education est plus que jamais décrié. Pour autant, la démission de Jean-Michel Blanquer n’est toujours pas au programme. Entretien avec l’historienne Ludivine Bantigny
Ludivine Bantigny est historienne à l’Université de Rouen, signataire de la tribune Pas de tri sélectif dans l’école de la République, du collectif Bloquons Blanquer, publiée dans Libération.
Regards. Le 11 juin dernier, vous avez signé une tribune contre le projet de loi Blanquer, loi dite « pour une école de la confiance » adoptée le 4 juillet. En quoi est-elle problématique ?
Ludivine Bantigny. Elle est déjà problématique d’un point de vue formel car, comme souvent, les décisions du gouvernement s’appliquent sans aucun concertation, déconnectées des réalités de terrain, avec un passage en force extrêmement brutal et finalement d’une façon assez humiliante et irrespectueuse pour les personnels et les familles concernés. Et ceci serait une école qui se prétend de la confiance ? Fondamentalement, cette loi est un ensemble de dispositions qui revient à creuser des inégalités entre établissements. En tant qu’historienne, ça me rappelle l’école de Jules Ferry, au sens où il prônait une école à deux vitesses : les petites classes de lycée destinées à former l’élite de la Nation et les écoles primaires pour le peuple où l’on apprenait à lire, écrire et compter.
Pouvez-vous préciser votre opinion sur l’article 1, relatif au « devoir d’exemplarité des enseignants » ?
C’est assez étonnant de parler d’école de la confiance tout en rappelant les enseignants à leurs devoirs... L’exemplarité est structurelle au métier, il n’y a pas besoin d’une loi pour le consigner. Cet article est une restriction à la liberté d’expression. Les enseignants ne peuvent plus critiquer l’institution. Or, justement, les collègues mobilisés contre cette loi rappellent qu’il est indispensable dans la perspective d’une école émancipatrice, qui forge l’esprit critique, de pouvoir maintenir cette liberté de critiquer des mesures jugées destructrices du métier.
Plus généralement, comment jugez-vous l’action du ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer ?
J’ai vraiment le sentiment qu’il a une forme de condescendance. Mais ça ne concerne pas que le ministre, c’est toute la hiérarchie de l’Education nationale qui considère, avec beaucoup de mépris, qu’ils ont une sorte de savoir évident sur ce qu’il faudrait faire dans les classes. C’est une vision technocratique, qui correspond à une logique de compétition généralisée. On a le sentiment que toutes ces réformes – qu’on devrait appeler « contre-réformes » car elles n’ont pas le sens historique de l’émancipation – ont pour objectif de faire acquérir très tôt aux enfants le sens de la concurrence. Jean-Michel Blanquer est l’incarnation de ces principes. Sa nomination n’est pas anodine.
« Ça fait des mois qu’il y a cette mobilisation contre ce projet de loi, des mois que les enseignants ne sont ni entendus ni respectés. Au lieu d’ouvrir des négociations, le ministre a voulu passer en force. »
Quel regard portez-vous sur sa « gestion » du baccalauréat ?
C’est le monde à l’envers. Les enseignants en grève exercent un droit tout à fait légitime et parfaitement légal. Il y a d’ailleurs des juristes qui ont travaillé sur leurs droits, y compris sur la rétention des copies. En revanche, il y a eu toute une succession de scandales dans les jurys, des gens ont démissionné, des président de jury ont décidé de ne pas siéger, etc. On a vu une cascade de notes falsifiées, arbitraires, rompant complètement avec l’anonymat des lycéens. Il y a une indécence et un cynisme à évoquer les « preneurs d’otages » [1], c’est-à-dire d’assimiler des enseignants à des terroristes. C’est toujours la même structure dès qu’il s’agit d’un conflit social et d’une grève. On l’a bien vu avec les cheminots. Ça fait des mois qu’il y a cette mobilisation contre ce projet de loi, des mois que les enseignants ne sont ni entendus ni respectés. Donc là, et c’est historique, il s’agissait d’aller jusqu’au bout en posant la question de la grève pendant le bac. Au lieu d’ouvrir des négociations, le ministre a voulu passer en force. Entre la détermination des enseignants, les mesures qui s’annoncent graves sur l’assurance-chômage et les retraites, le mouvement des gilets jaunes qui n’a pas forcément dit son dernier mot et la mobilisation du secteur hospitalier, on peut penser que la rentrée sera intense du point de vue social.
Propos recueillis par Loïc Le Clerc
Notes
[1] A propos des enseignants qui avaient refusé de rendre des copies du bac, Emmanuel Macron a déclaré : « On ne peut pas prendre nos enfants et leur famille en otages ».




