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Révolution et contre-révolution au Nicaragua

Nicaragua

Brève publiée le 12 juillet 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.revolutionpermanente.fr/RPdimanche-2019-06-30

Les 18 et 19 juillet 2019 marqueront le 40ème anniversaire de la victoire de la révolution sandiniste, qui a renversé le dictateur pro-impérialiste honni, Anastasio Somoza, en chevauchant une immense insurrection populaire, largement spontanée.

Crédits. Photogramme tiré du documentaire de Jenny Murray, ¡Las Sandinistas !, 2018

Comme le commandant sandiniste Humberto Ortega l’a reconnu quelques années plus tard, « le mouvement des masses a dépassé la capacité de l’avant-garde à prendre les devants. Nous ne pouvions pas nous opposer à ce mouvement de masse, aller à contre-courant de ce torrent (…) l’avant-garde [c’est-à-dire le FSLN], consciente de ses limites, s’est placée à la tête d’une décision générale des masses. » [1].

Cet événement, qui a ébranlé toute l’Amérique centrale et latine, a aussi représenté un grand espoir pour des millions de progressistes et de militants de gauche dans le monde.

Aujourd’hui, le principal chef sandiniste de l’époque, Daniel Ortega, dirige le Nicaragua – avec sa vice-présidente et épouse, Rosario Murillo – d’une main de fer. Le couple Ortega-Murillo, en place depuis 2007, conserve les rênes du pays après avoir réprimé dans le sang, entre avril et juillet 2018, la révolte de la jeunesse et d’une partie de la population. Le principal facteur déclencheur de ce soulèvement a été une contre-réforme gouvernementale du système des retraites, exigée par le FMI avec lequel Ortega-Murillo entretenaient les meilleures relations.

Dès lors les questions se posent, incontournables : qu’est-il arrivé à la révolution sandiniste ? Qu’est-ce qu’a accompli le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), en quoi a-t-il échoué et pourquoi ? Qu’était et qu’est cette organisation, qui s’est emparée du pouvoir en 1979, l’a perdu en 1990 puis l’a reconquis et l’exerce toujours depuis 2007 ?

Pour nous, marxistes-révolutionnaires, elles sont d’autant plus importantes que la révolution nicaraguayenne a profondément et durablement divisé le mouvement trotskyste international. Entre ceux qui, après le 19 juillet 1979, ont apporté leur soutien politique au FSLN, le présentant y compris comme la direction révolutionnaire la plus achevée depuis le Parti bolchevique de Lénine et Trotsky ; et ceux qui, tout en se tenant aux côtés des sandinistes face à l’agression de l’impérialisme US et des bandes armées de la « Contra », signalaient que ses méthodes et sa politique menaient à la défaite, et qu’une alternative révolutionnaire, socialiste et internationaliste devait par conséquent être construite.

Ce dossier entend, tout en rappelant les événements de l’époque, apporter des éléments de réponse. Il ne prétend pas à une quelconque « neutralité ». Nous n’avons pas cru et continuons à ne pas croire au modèle sandiniste de 1979 et des années suivantes. Bien plus, l’idée sera développée qu’il n’y a pas eu une seule – bourgeoise et impérialiste – mais plusieurs formes de contre-révolution, et que par ses choix politiques la direction sandiniste y a largement contribué.

Ses conceptions nationalistes petite-bourgeoises et staliniennes, son opposition frontale à tout ce qui pouvait ou aurait pu exprimer la démocratie, l’autodétermination et l’auto-organisation des travailleurs et des classes populaires, ne pouvaient en aucun cas mener à une issue émancipatrice. Dans le meilleur des cas pour les dirigeants sandinistes, ils auraient pu installer à leur profit un nouvel Etat oppressif sur le modèle de l’URSS, des pays de l’Est, de la Chine, du Vietnam ou du pays qui les inspirait plus particulièrement, Cuba.

Mais le Nicaragua est une très petite nation, disposant de beaucoup moins de ressources y compris que son voisin, Cuba. Sans extension aux autres pays d’Amérique centrale, la révolution était condamnée. Or, les accords signés par la direction sandiniste à la fin des années 1980 ont précisément abandonné toute perspective de révolution centre-américaine.

La situation internationale était par ailleurs en train de changer profondément : les révolutions au Nicaragua et en Iran ont en fait constitué le dernier épisode de la vague révolutionnaire des années 1960-70 ; l’URSS était entrée dans une crise qui la forçait à réduire ses ambitions et dont on a constaté un peu plus tard qu’elle était terminale ; tout les pays dits communistes – avec en tête la Chine sous la direction de Deng Xiaoping – commençaient à connaître, à des degrés divers, des processus engageant ou préparant une restauration capitaliste.

Ces questions ne sont pas qu’historiques. Le « monde communiste » a certes disparu, mais le problème de notre attitude vis-à-vis des directions bureaucratiques du mouvement ouvrier et de masse, qui resurgissent désormais dans des conditions nouvelles, reste entier. Plus récemment, nous avons eu Refondation communiste en Italie, le chavisme au Venezuela, Podemos dans l’Etat espagnol, plus généralement une grande majorité des formations de la gauche dite radicale.

Comme au Nicaragua, la nature même de notre projet est concernée : s’agit-il bien de la révolution socialiste internationale ? La démocratie ouvrière y a-t-elle une place centrale et incontournable, conditionnant son aboutissement ? A quoi s’ajoutent les caractéristiques du parti que nous voulons construire, et qui sont par définition directement liées à ses objectifs.

[1] H. Ortega cité dans Marta HARNECKER, Pueblo en Armas, la Estrategia de la victoria, Managua, Editorial Nueva Nicaragua, 1985, p.15

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https://www.revolutionpermanente.fr/Comment-le-FSLN-s-est-empare-du-pouvoir

Comment le FSLN s’est emparé du pouvoir

Au milieu des années 1970, la stratégie fondatrice du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), celle dite des « foyers » de guérilla, avait échoué. Mais le FSLN était tout aussi clairement l’organisation qui avait lutté, héroïquement et inlassablement, contre la dictature pro-impérialiste d’Anastasio Somoza. C’est dans ces conditions que, vue par les masses comme une alternative en laquelle on pouvait croire, elle a chevauché l’immense insurrection populaire qui s’est développée entre janvier 1978 et juillet 1979, et qui l’a portée au pouvoir.

Pays le plus pauvre d’Amérique centrale, très majoritairement rural et paysan, colonie espagnole jusqu’en 1821, le Nicaragua est rapidement tombé sous la coupe des Etats-Unis qui l’ont envahi et occupé à plusieurs reprises, en y installant des gouvernements d’élites locales qui s’engageaient à défendre les intérêts économiques, politiques et stratégiques de leur partenaire impérialiste. Comme dans l’ensemble de l’Amérique latine, libération sociale et libération nationale ont été étroitement liées dès les débuts de l’ère moderne.

En 1909, les Etats-Unis intervinrent pour renverser le gouvernement du président libéral, modernisateur et autoritaire José Zelaya, qui menaçait de restreindre l’accès des étrangers aux ressources du pays. En 1912, face à l’instabilité politique qui avait suivi, ils envoyèrent les marines qui demeurèrent sur place – avec une brève interruption de neuf mois – jusqu’en 1933. C’est sous leur égide que fut constituée en 1925 la Garde nationale nicaraguayenne, une force à la fois militaire et de police tournée vers la répression des contestations et dissidences internes.

Augusto Sandino, un général de l’armée d’origine plébéienne, mystique socialisant fortement influencé par la révolution mexicaine, fut alors le seul à s’opposer à l’occupation américaine et au gouvernement conservateur mis en place par les Etats-Unis. Fondant une Armée en défense de la souveraineté nationale du Nicaragua (EDSN), qui ne compta jamais plus de 200 hommes, il mena une guerre de guérilla qui dura sept ans, de 1927 à 1934. Il fut alors assassiné sur ordre du commandant de la Garde nationale, Anastasio Somoza García, lors de la rencontre de « négociation » à laquelle ce dernier l’avait convié.

Le Nicaragua sous les Somoza

La famille Somoza [1] s’est installée au pouvoir en 1936 quand le même Anastasio Somoza a conduit un coup d’Etat et s’est emparé de la présidence, avec l’aval des Etats-Unis, bientôt doublé du soutien complice de l’appareil stalinien international et de son représentant local, le PSN (Parti socialiste du Nicaragua).

Sous les Somoza, le Nicaragua est devenu la base arrière de l’impérialisme US en Amérique centrale. Ce n’est pas un hasard si la tentative d’invasion de Cuba (le débarquement du 17 avril 1961 dans la baie des Cochons) est partie du Nicaragua.

Entre le début des années 1950 et la fin des années 1960, la structure sociale du pays a changé suite à l’application d’un plan, conseillé par la Banque mondiale, de développement de l’industrie légère. A la fin de cette période, l’industrie légère contribuait pour 24 % au PIB et les travailleurs des villes représentaient 18 % de la population active. Dans le même temps, la propriété de la terre se concentrait toujours davantage : 78 % des paysans indépendants possédaient 14 % des terres cultivables alors que les 2 % de grands propriétaires terriens en détenaient 45 %, le reste (40 %) étant entre les mains des 20 % de petits et moyens exploitants.

La famille Somoza a utilisé son immense pouvoir politique pour accumuler une fortune. Propriétaires directs de 25 % de l’industrie et de 10 % des terres cultivables, ils possédaient aussi la compagnie aérienne nationale, une chaîne de télévision et un quotidien, ainsi que la filiale nicaraguayenne de Mercedes-Benz. Le pouvoir des Somoza a cependant commencé à être sérieusement contesté vers le milieu des années 1960, pour des raisons à la fois externes et internes.

Le contexte international

La victoire de la révolution cubaine, en 1959, a été suivie d’une vague révolutionnaire continentale, s’inspirant de la stratégie du foyer (« foco », d’où le nom de « foquismo », en français foquisme) de guérilla popularisée par Ernesto « Che » Guevara. Cette stratégie, qui a conduit à des catastrophes dans toute l’Amérique latine, a également échoué – comme on le verra plus loin – au Nicaragua où, après des crises et des déchirements, les sandinistes ont cependant su s’adapter aux réalités du combat antidictatorial pour surfer sur le mouvement populaire.

Le début des années 1970 a marqué la fin du boom des Trente Glorieuses. La crise économique, rampante depuis le milieu de la décennie précédente, a éclaté en 1973 avec ce qui a été appelé alors « la crise du pétrole », mais dont les racines étaient bien plus profondes. Les conséquences – chômage, baisse des salaires et augmentation de la pauvreté –, qui ont touché le monde entier, se sont fait fortement sentir dans une économie aussi faible et dépendante que celle du Nicaragua.

La crise économique mondiale et la montée des luttes sur le continent ont coïncidé avec l’ébranlement que l’apparition de la Théologie de la libération a signifié pour l’Eglise catholique. Ses partisans, qui procédaient à une relecture marxisante de la doctrine sociale de l’Eglise, ont bouleversé le point de vue et l’action de laïques comme de religieux, au point que nombre d’entre eux ont pris les armes en rejoignant les guérillas révolutionnaires du continent.

Les origines du FSLN

Le premier parti de gauche au Nicaragua a été le PSN, fondé en 1939. Comme dans une bonne partie de l’Amérique latine (à Cuba, avec le soutien du PSP à Batista, au Chili, avec le soutien du PCCh à Gabriel González Videla, etc.), le PSN reçut de Moscou l’ordre de soutenir le gouvernement en place, allié des Etats-Unis, dans le cadre de l’effort de guerre des Alliés contre l’Axe Hitler-Mussolini-Japon. Etant donné la structure sociale du pays, il n’est pas étonnant que la majorité de ses membres aient été des responsables syndicaux ou des artisans (cordonniers, typographes, etc.). En 1944, au milieu d’immenses protestations sociales, le PSN passa un accord avec Somoza, en promettant de soutenir ses réformes et de se subordonner à l’intérêt national. Malgré cet engagement, il fut illégalisé en 1945 et fonctionna ensuite sous le nom de Front populaire, en alliance avec d’autres formations. C’est dans cette organisation que les fondateurs du sandinisme ont fait leur éducation politique et leurs premières armes militantes.

Après la victoire de la révolution cubaine, des courants de tous horizons, des libéraux aux conservateurs jusqu’aux communistes nicaraguayens, ont voulu faire l’expérience de la lutte armée. Les résultats ont été désastreux. Carlos Fonseca Amador, membre de la guérilla du PSN, fut gravement blessé dans un affrontement armé en 1959 et passa de longs mois en prison, où il eut le temps de penser ses critiques du parti. En juillet 1961, il rompit avec le PSN et forma avec un groupe d’étudiants le Mouvement Nouveau Nicaragua (MNN). Au même moment Eden Pastora, qui deviendrait plus tard un chef de la Contra, créait à La Havane le Front révolutionnaire Sandino. Les deux organisations fusionnèrent en 1962, prenant le nom de Front de libération nationale (FLN) en hommage à la guérilla indépendantiste algérienne. Puis sera jouté le nom de Sandino, donnant comme résultat le Front sandiniste de libération nationale (FSLN).

Le FSLN était un groupe guérillériste foquiste, s’identifiant à Fidel Castro et au stalinisme cubain. Du fait de ces références, son programme était absolument réformiste. Ses points centraux étaient : une lutte conséquence contre Somoza afin de construire un Nicaragua moderne, capitaliste et démocratique ; une alliance des masses opprimées avec la bourgeoisie nationale, d’abord pour renverser Somoza et ensuite pour reconstruire le Nicaragua. En accord avec sa formation stalinienne, le FSLN défendait la théorie de la révolution par étapes, selon laquelle la lutte pour le socialisme viendrait à l’ordre du jour une fois la révolution démocratique accomplie. Le FSLN ne s’est pas créé comme parti politique mais comme organisation militaro-politique dotée d’une structure verticaliste, nécessaire à la lutte armée.

L’échec de la stratégie foquiste

Dans un pays de volcans, au relief aussi marqué que le Nicaragua, le FSLN s’est efforcé de mener une guerre de guérilla dans les montagnes, à la façon cubaine. Mais les « focos », mis en place dans différentes zones du pays, ont été systématiquement écrasés par la Garde nationale somoziste. Quand ils n’étaient pas tués en action, les guérilléros du Front finissaient le plus souvent en prison, où ils étaient torturés et souvent assassinés. L’année 1967 vit l’échec catastrophique de l’opération Pancasán, qui avait été dirigée par Carlos Fonseca en personne. Les premiers débats sur la validité de la stratégie foquiste commencèrent à traverser l’organisation.

En 1969, Fonseca rédigea pour le FSLN un programme « marxiste-léniniste » qui allait être connu comme le « Programme historique ». Il y affirmait que l’ennemi principal était l’impérialisme des Etats-Unis et appelait au renversement de la dictature, à l’expropriation de Somoza et de ses complices, à nationaliser les banques et le commerce extérieur, ainsi que les ressources exploitées par le capitalisme étranger. Cela, tout en laissant transparaître la profonde défiance que toutes les organisations staliniennes ressentent envers le pluralisme politique.

Entre 1970 et 1974, en même temps qu’il poursuivait la guérilla dans les montagnes, le FSLN commença un travail d’implantation dans les villes et mena une série d’opérations spectaculaires (assassinats ciblés, attaques de banques, prise d’otages) qui, si elles connurent parfois le succès et eurent souvent un important retentissement médiatique, ne permirent pas à l’organisation de progresser significativement ni de résorber les divergences en son sein qui, au contraire, s’exacerbaient. La répression était féroce et, fin 1976, la Garde nationale avait pratiquement annihilé les groupes de guérilla opérant dans les montagnes (où Carlos Fonseca trouva la mort, en novembre de cette année).

Les désaccords de plus en plus vifs débouchèrent en 1975 sur une division du FSLN en deux, puis trois fractions. L’une, dirigée par Carlos Fonseca et Tomás Borge, et qui tenait les rênes de l’organisation, prit le nom de « guerre populaire prolongée » (GPP). Elle amendait la stratégie foquiste en y intégrant l’expérience des soulèvements armés chinois, vietnamien et algérien, ainsi que les théorisations en la matière de Mao Zedong : en intervenant principalement parmi les paysans des montagnes du nord, la guérilla devait œuvrer à la construction progressive d’une « armée populaire » qui, parvenue à un certain stade de développement, serait à même de battre la Garde nationale pour se tourner ensuite vers les villes. S’opposait à elle la « tendance prolétarienne », avec pour principal dirigeant Jaime Wheelock, qui critiquait la GPP en affirmant que son analyse était anachronique, la majorité de la population paysanne étant désormais composée d’ouvriers agricoles ; il fallait donc, selon elle, réorienter l’orientation du Front vers ce secteur, en travaillant dans ses syndicats ainsi que dans ceux du prolétariat urbain. Les deux fractions avaient en commun une conception selon laquelle le combat révolutionnaire devrait passer, avant d’aboutir, par une longue période d’accumulation de forces, principalement militaires.

Surgit alors la tendance « tercériste » (pour « troisième tendance »), dite également tendance « insurrectionnelle », dirigée par les frères Daniel et Humberto Ortega. Pour ses partisans le FSLN, en tant qu’avant-garde de la révolution, devait rechercher des alliances avec tous les opposants à la dictature de Somoza, quelle que soit leur classe sociale, afin de préparer une insurrection populaire qui mettrait à bas le régime et ouvrirait pour le pays une nouvelle voie, démocratique-populaire et anti-impérialiste.

Crise de la dictature somoziste et radicalisation de masse

La situation politique dans le pays avait commencé à changer au début des années 1970, lorsque se fractura l’alliance auparavant inconditionnelle entre la bourgeoisie, l’Eglise catholique et le régime. Le point de rupture fut le terrible tremblement de terre de 1972 qui dévasta la capitale. Face à l’ampleur de la catastrophe, l’aide internationale afflua massivement. Mais deux années plus tard, chacun se rendit compte que Somoza et ses amis avaient détourné ces fonds vers leurs poches. Somoza les avait utilisés pour élargir son influence commerciale, ce que le reste de la bourgeoisie considéra une « concurrence déloyale ». Longtemps, y compris après le renversement du dictateur, la capitale resta une ville semi-détruite, avec une végétation tropicale qui avançait sur les ruines des édifices en plein centre.

A cela s’ajoutaient les conséquences économiques et sociales – hausse du chômage, augmentation de la dette extérieure et déclenchement de l’inflation – de la crise économique mondiale. Il y eut entre 1973 et 1974 des grèves de travailleurs du bâtiment, de la santé et des enseignants. Pour protester contre la répression, les étudiants et des secteurs de classe moyenne descendirent également dans la rue. On doit remarquer que lorsque ces événements se produisirent, les sandinistes lançaient leurs offensives armées à la campagne sans rechercher et tenter la moindre coordination avec le mouvement populaire.

En 1974, Anastasio Somoza Debayle se lança dans une campagne présidentielle pour un mandat d’une durée sans précédent : sept ans. Pedro Joaquín Chamorro, riche propriétaire du quotidien La Prensa, qui avait pris la tête de la campagne exigeant la vérité sur ce qu’il était advenu de l’aide internationale, fonda alors l’UDEL, Union démocrate de libération. Ce front regroupait les partis conservateur, libéral, social-chrétien, communiste (PSN), la Centrale des travailleurs du Nicaragua (de filiation social-chrétienne) et la Confédération générale des travailleurs – indépendante, dirigée par les staliniens. Depuis l’UDEL, la bourgeoisie nicaraguayenne lança une campagne pour le boycott des élections. Il était évident qu’elle avait perdu confiance en Somoza.

En décembre 1974, le FSLN mena un raid spectaculaire dans la résidence de José Maria Chema, un ministre de Somoza, prenant les occupants en otage et exigeant la libération de guérilleros emprisonnés (dont Daniel Ortega), qu’il obtint. Mais la réaction du dictateur fut brutale. Des villages furent bombardés et il forma un tribunal militaire spécial. Cette répression féroce se poursuivit en 1975 et en 1976, liquidant toute survivance de légalité. Les classes moyennes abandonnèrent également le dictateur. En 1978, ce qui avait commencé comme une grande crise politique s’était transformé en une situation pré-révolutionnaire.

Le 10 janvier, l’assassinat de Pedro Joaquín Chamorro – très certainement par la dictature, quoique ce ne put jamais être prouvé – provoqua une explosion de colère. Il y eut des manifestations spontanées dans tout le pays, tandis que l’UDEL et les syndicats partie prenante appelèrent à la grève générale pour le 24 janvier, jour des obsèques. 120 000 personnes, en majorité des travailleurs et des membres des couches inférieures de la petite-bourgeoisie, manifestèrent ce jour-là à Managua. Suivirent les soulèvements populaires dans les villes d’Esteli, León, Matagalpa, Chinandega et Masaya. En avril, 80 % des écoles secondaires publiques et privées furent paralysées par une grève générale étudiante. La garde nationale bombarda des villes entières. On estime qu’entre le début de cette guerre civile non déclarée et la chute de la dictature, celle-ci tua 2 % de la population, soit plus de 60 000 personnes.

Les évêques, jusqu’alors liés au régime dictatorial et pour cela critiqués par les curés proches de la Théologie de la libération, publièrent une lettre critiquant la répression ainsi que la façon dont l’administration somoziste s’enrichissait. On vit apparaître le début d’un accord de fait entre les sandinistes et l’oligarchie, amenant des secteurs de la bourgeoisie à croire qu’ils pourraient coopter le FSLN, d’autant que son organisation se modifiait avec l’intégration significative de secteurs chrétiens. Selon les mots de Jaime Wheelock, « le moment vint où la direction de tous ces mouvements chrétiens militait dans la Front sandiniste de libération nationale. » [2] En reprenant une initiative de la direction « tercériste », le FSLN s’accorda pour proposer la formation du « groupe des Douze » : douze personnalités connues et « respectables », intellectuels, hommes d’affaires, religieux, membres de professions libérales, qui constitueraient la figure publique de l’opposition et mettraient en avant le programme que le FSLN ferait sien au moment de la prise du pouvoir.

Devant la profondeur de la crise, le démocrate Jimmy Carter (qui avait succédé à l’administration Nixon-Ford) intervint en proposant la création d’une commission de médiation de l’OEA (Organisation des Etats américains). Il se trouvait confronté à un dilemme : d’un côté, Somoza devait partir, car il était devenu la plus grande source de problèmes, facteur d’instabilité alors même que les Etats-Unis avaient soutenu sa famille pendant quatre décennies ; de l’autre, il fallait éviter que le FSLN prenne le pouvoir. Certes le FSLN, par-delà ses déclarations les plus rouges, ne voulait pas d’une révolution sociale au Nicaragua, mais une victoire des sandinistes dans l’arrière-cour des Etats-Unis ne pouvait être indolore pour Washington et aurait surtout eu des conséquences sur les autres pays de la région, gouvernés par des dictatures ou des régimes autoritaires pro-US et faisant également face à une forte contestation sociale et à des guérillas d’extrême gauche. Sur cette ligne, la bourgeoisie lança un Front large d’opposition (FAO) regroupant tous les partis mais laissant le FSLN à l’extérieur.

En même temps, les conséquences de la division du FSLN devenaient de plus en plus problématiques. Fonctionnant comme des fractions séparées et souvent opposées, les trois « tendances » étaient juste parvenues à un modus vivendi, s’accordant sur le fait que toutes pouvaient utiliser le nom du FSLN et mettant en place des instances minimales de coordination. En mars 1979, lors d’une réunion tenue à Cuba, Castro indiqua qu’il était prêt à leur apporter tout le soutien nécessaire pour prendre le pouvoir, mais à condition qu’elles forment une direction commune. Dans le même temps, il apporta son soutien aux positions des « tercéristes ». L’unification signa ainsi la victoire des frères Ortega, qui à partir de là devinrent les principaux dirigeants du Front.

La constitution du GRN (Gouvernement de reconstruction nationale) fut annoncée le 18 juin 1979 au Costa-Rica. Il était formé de Daniel Ortega, Moisés Hassan et Sergio Ramírez pour le FSLN (les deux derniers nommés n’en étant cependant pas des membres publics), ainsi que de Violeta Chamorro et Alfonso Robelo pour les partis bourgeois. Le FSLN appela dans la foulée à « l’offensive finale ».

L’administration Carter continuait de faire pression sur Somoza pour qu’il démissionne, ce à quoi il se résigna finalement le 16 juillet avant de courir se réfugier aux Etats-Unis. Mais il confia sa succession au président de l’Assemblée nationale, Francisco Urcuyo, qui refusa de céder ses pouvoirs au GRN. Indigné, Warren Christopher, secrétaire d’Etat adjoint du gouvernement Carter, fit savoir à Somoza qu’il serait expulsé des Etats-Unis si Urcuyo ne démissionnait pas.

Aux premières heures du 19 juillet, le temps que le remplaçant de Somoza s’en aille à son tour sans un au revoir et que les chefs de la Garde nationale, submergés par l’insurrection populaire, ordonnent de rendre les armes, les sandinistes faisaient leur entrée triomphale dans Managua.

[1] Anastasio Somoza García a exercé la présidence jusqu’à son assassinat en 1956. Son premier fils, Luiz Somoza Debayle, lui a alors succédé, suivi après sa mort naturelle en 1967 par le second fils, Anastasio Somoza Debayle.

[2] Jaime Román WHEELOCK, Vanguardia y Revolución en las Sociedades Periféricas, Mexico, Siglo XXI Editores, 1986, p. 32.

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https://www.revolutionpermanente.fr/1979-1989-La-revolution-avortee

La révolution avortée (1979-1989)

Les espoirs immenses nés de la victoire de juillet 1979 ont été rapidement frustrés. Du fait de l’agression conduite par les Etats-Unis à partir de 1981, mais aussi de la politique menée par la direction sandiniste, conjuguant collaboration de classes, hostilité à la démocratie ouvrière et autoritarisme bureaucratique.

L’arrivée au pouvoir du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a été le résultat d’un ensemble de facteurs nationaux et internationaux.

Au plan international, elle a coïncidé avec un changement dans la politique extérieure des Etats-Unis. Quatre ans après sa défaite au Vietnam (à laquelle allait s’ajouter l’humiliation infligée par l’Iran lors de la « crise des otages »), l’impérialisme US n’était pas en condition d’envahir l’Amérique centrale. Son dirigeant de l’époque, le démocrate Jimmy Carter, estimait en outre que la démocratie bourgeoise offrait une issue plus stable que les dictatures militaires. Ses idées ont été alors synthétisées par le secrétaire d’Etat pour les affaires de l’hémisphère occidental, Viron P. Vasky, qui affirmait : « le véritable problème que les Etats-Unis ont dans leur politique étrangère n’est pas de tenter de préserver la stabilité contre les révolutions, mais de tenter de construire la stabilité à partir des révolutions. » [1]. Autrement dit, nous ne pouvons pas empêcher la révolution, mais nous pouvons nous efforcer de la dévier vers la démocratie bourgeoise.

Les Etats-Unis ont mené cette politique d’abord en utilisant la pression « douce » de Carter, puis à travers la « guerre de basse intensité » et le blocus commercial de Ronald Reagan. Avec des exceptions, l’invasion en 1983 de la Grenade et celle du Panama en 1989, ils ont poursuivi jusqu’à présent dans la même ligne. Ce qui n’exclut nullement le soutien à des coups d’Etat, comme celui du Honduras en 2009 ou les tentatives, faillies jusqu’à présent, au Venezuela.

Le FSLN bénéficiait du soutien de nombreux gouvernements latino-américains, de Fidel Castro à Cuba jusqu’à la dictature militaire de Torrijos au Panama, en passant par le Costa-Rica, le Mexique et le Venezuela. En Europe, tant les partis et gouvernements de l’Internationale socialiste que ceux de l’URSS et de l’Europe de l’Est ont aidé les sandinistes avec de l’argent et des armes. Et ils ont continué à la faire après le 18 juillet 1979, lorsque le Gouvernement de reconstruction nationale s’est retrouvé à la tête d’un pays en ruine. Selon les mots de Fidel :« Il y a beaucoup de misère dans le pays. Je pense que le Nicaragua a besoin de l’aide de tout le monde. Au cours des semaines précédentes, des dirigeants de nombreux pays ont déclaré être prêts à aider le Nicaragua. Cela nous paraît très juste. Des gouvernements de toutes sensibilités, de toutes idéologies, ont affirmé être disposés à fournir une aide importante au peuple du Nicaragua. Et le Nicaragua en a besoin. Même les Etats-Unis ont dit être prêts à envoyer de la nourriture et à mettre en place diverses formes d’aide. Nous en sommes heureux, très heureux. Ils ont dit qu’ils allaient mettre en place un pont aérien pour envoyer chaque jour 300 tonnes d’aliments. Cela nous paraît très bien (…) et je le répète, nous sommes prêts à une émulation avec les Etats-Unis (…) Nous invitons les Etats-Unis, tous les pays d’Amérique latine, ceux d’Europe, ceux du Tiers-monde, nos frères des pays socialistes, tous, à participer à cette émulation pour aider le Nicaragua. » [2], après la prise du pouvoir, ce sont des dizaines de milliers qui se sont rendus dans ce pays pour aider à le reconstruire et à bâtir le « nouveau Cuba ».

Les sandinistes au pouvoir

La guérilla sandiniste est arrivée au pouvoir en se portant à la tête d’un immense mouvement de masse, qui a commencé en janvier 1978 après l’assassinat de Pedro Joaquín Chamorro. Dans les termes d’Humberto Ortega, « nous avons appelé à l’insurrection (…) Le mouvement des masses a dépassé la capacité de l’avant-garde à prendre les devants. Nous ne pouvions pas nous opposer à ce mouvement de masse, aller à contre-courant de ce torrent, nous devions nous porter à l’avant pour pouvoir plus ou moins le mener et l’orienter. En ce sens l’avant-garde, consciente de ses limites, s’est placée à la tête d’une décision générale des masses. » [3]

Les masses ont réalisé une révolution démocratique-bourgeoise qui a détruit l’appareil répressif de l’Etat et toutes ses institutions. Mais du fait de la nature petite-bourgeoise de la direction du processus révolutionnaire, le nouvel Etat est né avec une contradiction. Dès le début le FSLN, sous la pression des bureaucraties staliniennes et des impérialismes dans le monde, a tout fait pour parvenir à des accords avec les secteurs de la bourgeoisie qui s’opposaient à Somoza. La Junte (exécutif) du Gouvernement de reconstruction nationale (GRN), constituée le 18 juillet au Costa-Rica, a été composée de trois membres du FSLN (Daniel Ortega, Moisés Hassan et Sergio Ramírez) et de deux représentants de la bourgeoisie (Violeta Chamorro, veuve de Pedro Joaquín Chamorro et Alfonso Robelo, fondateur du Mouvement démocratique nicaraguayen). Elle a été le produit d’un accord entre le FSLN, le patronat à travers le COSEP (Conseil supérieur de l’entreprise privée) et des secteurs de droite, ces derniers étant présents à la tête de ministères où ils resteront y compris plusieurs mois après les démissions, en mars puis avril 1980, de Robelo et Chamorro. On avait clairement affaire à un gouvernement de collaboration de classes.

Pris entre les masses mobilisées et les accords signés avec la bourgeoisie nationale et internationale, le cours du GRN a été erratique. Il a nationalisé les banques et décrété un contrôle d’Etat du commerce extérieur. Mais comme la bourgeoisie somoziste avait fui en emmenant ses fonds avec elle et en laissant le système bancaire en faillite, l’« expropriation » avec indemnisation a en réalité été une façon de sauver les banques. Le Monde du 19 octobre 1979 signalait que l’on nationalisait « un passif : c’est pourquoi la mesure a provoqué chez les ‘‘victimes’’ plus de soulagement que de grincements de dents. »

Conformément à ce qu’affirmait Humberto Ortega, pour qui « nous avons avancé un programme large d’union nationale, dans le cadre de laquelle nous avons donné sa place à la bourgeoisie que nous avons considérée patriotique et favorable à tous ces changements qui bénéficient à l’ensemble de la société, y compris à elle-même en tant que classe » [4], le GRN a défendu la conception d’une « économie mixte ». La majeure partie des moyens de production est restée entre les mains de la bourgeoisie « patriotique » et la politique économique menée a globalement protégé les capitalistes en leur offrant des aides financières et des exonérations fiscales.

Le nouveau gouvernement a accepté la dette extérieure de la dictature de Somoza, sans même procéder à un audit. En 1984, le seul paiement des intérêts de la dette extérieure représentait 40 % des exportations. L’économie du nouvel Etat est née sous le poids d’une dette qui a ensuite crû de façon exponentielle et dont le paiement a exigé l’application de mesures draconiennes contre la classe des travailleurs et le peuple.

Réformes et intégration : la question de l’indépendance politique

Cependant, avec les masses dans la rue, le FSLN a dû faire des concessions aux travailleurs et au peuple, qui ont connu une amélioration relative de leur niveau de vie, de santé et d’éducation. Cela a représenté pour des secteurs importants, en particulier le prolétariat agricole et les travailleurs urbains pauvres, de grandes avancées étant donné ce qu’étaient le délabrement ou la non-existence des services publics de base et la misère à laquelle étaient condamnés sous le somozisme une majorité des Nicaraguayens.

Mais ces concessions ont eu un prix élevé : l’intégration à la nouvelle machine étatique du sandinisme des organisations indépendantes de la classe ouvrière et de la paysannerie. Afin de renverser Somoza, les masses s’étaient mobilisées en créant leurs propres organisations, notamment les Comités de défense civile (CDC). Dans les jours ayant suivi la fuite du dictateur et de ses amis, les CDC ont occupé et remis en fonctionnement des usines et des propriétés terriennes abandonnées, en chassant, emprisonnant et parfois exécutant les représentants de la dictature et les membres de la Garde nationale qui n’avaient pas pu s’échapper. Le peu qu’il pouvait rester de la dictature a été détruit par les masses avec leurs organes embryonnaires d’auto-organisation.

Mais avec l’argument selon lequel « depuis le 19 juillet, le FSLN contrôle le pouvoir au nom des travailleurs et des autres secteurs opprimés, ou, ce qui revient au même, les travailleurs contrôlent l’exercice du pouvoir à travers le FSLN » et « l’Armée populaire sandiniste est l’organisation armée par excellence des masses révolutionnaires du Nicaragua » [5], la direction sandiniste a désarmé et dissout ces embryons de pouvoir populaire. Les CDC ont laissé place aux CDS, Comités de défense sandiniste, et les miliciens indépendants ont été intégrés au nouvel appareil militaire formé par l’Armée populaire sandiniste (EPS) et la Police sandiniste (PS). Ces deux organisations ont fonctionné dès le début selon une conception hiérarchique bourgeoise et se sont employées à défendre la propriété privée, comme elles l’ont montré en réprimant les travailleurs en grève.

Persécutions contre la gauche révolutionnaire et les travailleurs en lutte

Ceux qui refusaient de dissoudre les organisations syndicales indépendantes ou de rendre leurs armes ont été qualifiés de « confusionnistes » et réprimés. Pour la direction du FSLN, il n’y avait pas de différence entre les restes de la bourgeoisie somoziste, les paysans qui réclamaient une terre et la gauche révolutionnaire : « un autre danger pour les masses et concrètement pour le mouvement ouvrier est le travail séparatiste, confusionniste, de boycott et de sabotage entrepris par la droite et par l’ultragauche. Dans le cas de cette dernière, son expression n’est pas plus politique ou d’organisation, mais également de caractère armé. Même si son influence n’est pas suffisamment décisive (…) elle se donne pour objectif (…) de tromper un secteur arriéré de notre peuple comme c’est le cas de la paysannerie (…) La position du FSLN vis-à-vis des partis de gauche dépend de leur attitude envers le processus révolutionnaire. Si cette attitude implique un danger concret, ces partis seront traités comme des ennemis de la révolution. Tel est le cas des groupes qui, depuis des conceptions d’ultragauche, ont adopté des positions de sabotage et contre-révolutionnaires, comme c’est le cas du MAP et de ses organisations, ainsi que des groupes trotskystes. Ces groupes qui s’opposent au processus… doivent être écrasés ! » [6]

La même politique avait été adoptée à l’encontre de la Brigade Simon Bolivar, formée à l’initiative du PST (Parti socialiste des travailleurs) de Colombie et de la Fraction bolchevique, alors la principale opposition – très majoritaire en Amérique latine – au sein du Secrétariat unifié de la IV° Internationale. Constituée de 300 militants nicaraguayens, colombiens et d’autres pays latino-américains, cette brigade avait combattu sur le front sud et la côté caraïbe (Bluefields), sous la direction militaire du FSLN. Après le renversement de la dictature, elle a aidé à la syndicalisation, s’est opposée à la dissolution des syndicats indépendants et au désarmement des milices populaires, ce pour quoi le FSLN l’a expulsée le 16 août 1979. Ses membres non nicaraguayens ont été envoyés au Panama, fichés par Interpol, interrogés et torturés par les services du dictateur Torrijos, puis déportés vers leurs pays d’origine.

La répression contre la gauche a été systématique. Les syndicats indépendants ont été contraints de s’affilier à la CST (Centrale sandiniste des travailleurs). Le vide politique créé par cette persécution a été occupé par des partis et secteurs de droite.

En août 1980, un décret gouvernemental a interdit les grèves et les occupations de terres, stipulant que ceux qui « incitent, aident ou participent au lancement ou à la poursuite d’une grève ou d’une occupation de centres de travail (…) ceux qui organisent ou participent à des invasions de terres ou s’en emparent, en contrevenant à ce qu’établit la loi de réforme agraire » commettront des « délits contre la sécurité économique et sociale de la nation », passibles de peines de un à trois ans de prison [7]. Au cours des années suivantes, le droit de grève a été rétabli puis supprimé à nouveau à plusieurs reprises, dans le cadre des décrets réglementant l’état d’urgence alors que le Nicaragua subissait l’agression des groupes de guérilla financés par les Etats-Unis.

Les choix erratiques du sandinisme face à la question agraire

Mais la décision la plus grave du gouvernement sandiniste, dont les conséquences se sont avérées catastrophiques, a été la politique qu’il a choisi d’appliquer vis-à-vis de la paysannerie. Au début de la révolution, le FSLN s’était gagné le soutien des paysans grâce à sa promesse de leur répartir les terres. Mais cet engagement a été remplacé par une réforme agraire en trois phases. D’abord, afin de ne pas diviser les latifundia somozistes, on créerait des « unités de production », ou entreprises agraires. Ensuite viendrait la « coopérativisation de la paysannerie dispersée, individualisée et marginalisée ». Enfin, ce serait le moment de « résoudre le problème de la paysannerie sans terre, avec l’expropriation des terres non exploitées. » [8]. Au prétexte que diviser en petites parcelles les grandes propriétés expropriées à la bourgeoisie somoziste n’était pas viable économiquement, les paysans sans terre ont été abandonnés à leur sort.

Les conséquences sont apparues dans toute leur étendue en octobre 1980, lorsqu’une révolte a éclaté dans les principales villes de la côte atlantique (ou caraïbe). Les Afro-nicaraguayens, ainsi que les autochtones miskitos, sumus et ramas qui peuplent cette région, longtemps sous domination ou influence britannique, sont des minorités nationales avec une langue, une culture, des coutumes différentes de celles du reste du Nicaragua. Un an après la révolution, non seulement il n’y avait pas eu de redistribution de terres mais le gouvernement avait décidé d’étatiser les terres indiennes ancestrales que les nations considéraient comme leur propriété collective. Les fonctionnaires envoyés par le FSLN, ignorants des us et coutumes de la population locale, ont multiplié les mesures bureaucratiques. Les habitants ont alors mené une grève générale pour exiger le départ d’importants responsables sandinistes. Le GRN les a accusés de séparatisme et a envoyé des troupes pour les réprimer, en interdisant aux médias de transmettre la moindre information sur ces événements.

La rébellion de Bluefields, principale ville de la côte caraïbe, a constitué le prologue d’un soulèvement de la paysannerie nicaraguayenne contre le contrôle bureaucratique du FSLN. Ces paysans, bientôt instrumentalisés par la contre-révolution et l’impérialisme, allaient devenir la base sociale de la Contra, la guérilla anti-sandiniste soutenue et armée par les Etats-Unis. La cinéaste nicaraguayenne Mercedes Moncada, sandiniste dans sa jeunesse, dit de ce processus que « la Contra ne s’est pas seulement nourrie des fonds de la CIA et du Congrès des Etats-Unis, ni de la seule dissidence de Nicaraguayens sympathisants de la dictature somoziste ; beaucoup ont été motivés par les abus du Front dans les zones rurales, l’imposition du modèle paysan agraire chez les peuples originaires, le mépris à l’égard des modèles de société des peuples originaires et, dans le cas des Miskitos, les crimes dont ils ont été victimes. » [9]

Peu à peu s’est installé un régime qui niait systématiquement les libertés démocratiques des masses ouvrières et paysannes. Et cette situation s’est aggravée à la suite de l’agression impérialiste.

La politique de l’impérialisme : la Contra + Contadora

L’accession au pouvoir de Ronald Reagan en janvier 1981 a modifié la situation à l’échelle nationale comme internationale. La victoire du FSLN avait encouragé la guérilla salvadorienne du Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN), ainsi que les guérillas guatémaltèques. L’Amérique centrale était devenue un baril de poudre. En janvier 1983, sur les instances du gouvernement US et avec le soutien de la social-démocratie, du stalinisme, de l’Eglise catholique et des bourgeoisies latino-américaines, les gouvernements du Mexique, de Panama, de Colombie et du Venezuela ont constitué le Groupe de Contadora. Son but : favoriser des mécanismes de négociation politique qui permettraient d’éviter l’extension en Amérique centrale d’une guerre de guérilla révolutionnaire.

La Contra avait fait son entrée en scène formelle le 14 mars 1982, en faisant exploser un pont sur le Río Negro, près de la frontière avec le Honduras, qui constituait sa base arrière. Elle était le produit d’un effort international : financée par la CIA, la Contra avait le soutien du gouvernement du Honduras, tandis que la dictature militaire argentine apporta les officiers traitants jusqu’au début de la guerre des Malouines, en avril 2002, qui allait marquer le début de sa chute – la CIA prenant alors le relais.

L’administration Reagan démontrait son habileté à circonscrire la révolution. D’un côté elle encerclait militairement le Nicaragua, en lançant une guerre « de basse intensité » (mais causant nombre de morts et de destructions), de l’autre côté elle ouvrait un processus complexe de négociations diplomatiques. La pression allait s’intensifier jusqu’en 1987, lorsque le sandinisme, au bord de l’effondrement, signa les accords d’Esquipulas II, même si elle n’a vraiment pris fin qu’après la défaite électorale des sandinistes, en 1990.

Pendant ce temps, les contradictions entre le FSLN et le mouvement ouvrier ont continué de se manifester. En 1982, le gouvernement décida de fermer 60 entreprises déficitaires, en laissant à la rue des milliers de travailleurs. Face aux grèves et occupations sauvages répondant à cette mesure, le FSLN lança les Milices populaires sandinistes à l’assaut des usines occupées. Il se servit par ailleurs de la destruction du pont sur le Río Negro pour appeler à la fin des grèves et mobilisations ouvrières, afin de pouvoir combattre l’impérialisme et la contre-révolution. En guise de concession, il lança la politique dite de « défense du salaire réel », prévoyant que les salaires restent gelés mais que les travailleurs reçoivent en complément certaines marchandises.

En 1983-84, utilisant comme base sociale la paysannerie du nord et de la côte est, la Contra réussit à s’implanter sur le territoire nicaraguayen et vint à compter dans ses rangs plus de 15 000 combattants. Constatant que la Contra gagnait le soutien de paysans en leur remettant la propriété des terres qu’ils occupaient, les sandinistes firent alors un tournant à 180 degrés. Les paysans occupant des terres furent amnistiés, reçurent des titres de propriété ainsi qu’un fusil afin de les défendre. Cette politique, initiée en 1983, s’est poursuivie jusqu’en 1985 et a permis de fortement réduire la base sociale de la Contra.

Le 6 octobre 1983, le sandinisme instaura le « service militaire patriotique », une politique de recrutement massif et obligatoire dans l’Armée populaire sandiniste, justifiée par la nécessité de combattre la Contra mais qui suscita dans la population, et pour des années, un profond mécontentement. Dans le journal El Nuevo Diario du 1er juin 1986, un travailleur remarquait que « chaque jour nous voyons les fils de bonne famille se promener tranquillement dans les rues de Masaya, alors que les fils d’ouvriers et de paysans luttent contre les agresseurs, et ce n’est pas juste. » Neuf jours plus tard, un article de Barricada posait la question : « pour quelle raison, si tout citoyen a le droit de défendre la Patrie (…), les pauvres sont-ils les seuls à combattre et les riches en sont-ils exemptés ? » Olimpia Colindres, dont le fils était mort au combat, estimait au même moment que « le service militaire patriotique (SMP) ne doit pas être réservé au prolétariat, mais inclure aussi les fils de bourgeois » (El Nuevo Diario, 10 juin 1986).

Sous la pression de la social-démocratie internationale, du Parti démocrate étatsunien et d’autres soutiens du groupe de Contadora, le GRN accepta d’appeler en 1984 à des élections générales, pour la présidence et l’Assemblée nationale. L’élection présidentielle consacra la victoire de Daniel Ortega, avec Sergio Ramírez comme vice-président, par 67 % des voix (pour une participation de 75 % des inscrits), le FSLN obtenant aussi près de deux tiers des sièges de député (61 sur 96). Alors que la « Coordination démocratique », secteur bourgeois le plus étroitement liée aux Etats-Unis et à la Contra, avait finalement décidé de ne pas se présenter et de boycotter le scrutin, les 30 % de voix obtenues par trois autres partis de droite produisirent cependant un sérieux malaise dans les rangs du FSLN et de ses alliés.

L’année suivante, l’administration Reagan déclara un « embargo commercial et financier » contre le Nicaragua. Sans l’aide du CAME (Conseil d’aide mutuelle économique) formé par l’URSS, les Etats d’Europe de l’Est et Cuba, le Nicaragua n’aurait alors pas pu tenir. Du carburant aux médicaments, des ampoules électriques aux aliments, en passant par les camions et les armes nécessaires pour lutter contre la Contra, tout venait des pays dits communistes.

Une fois le Nicaragua au bord de l’effondrement, Daniel Ortega signa toutes les propositions que lui avait présentées le groupe de Contadora. Mais après chaque concession du gouvernement sandiniste, l’impérialisme et les gouvernements de la région formulaient de nouvelles exigences. Finalement, le 7 août 1987, sous le prétexte d’instaurer la paix sociale dans l’isthme centre-américain, le FSLN signa les accords d’Esquipulas II par lesquels il s’engageait à couper toute aide militaire aux guérillas salvadorienne et guatémaltèque.

Reagan et Gorbatchev avaient à ce moment commencé leurs négociations, et l’aide que les Soviétiques apportaient au Nicaragua était devenue un problème. Face au refus initial du Nicaragua de signer Esquipulas II, l’URSS lui coupa l’approvisionnement en pétrole. Cela, alors que le pays se débattait avec une hyperinflation de 36 000 % ! La complicité entre l’URSS et les Etats-Unis était évidente. L’objectif de l’impérialisme US, consistant à épuiser le gouvernement sandiniste politiquement et économiquement, était en passe d’être atteint. La guerre entra dans une impasse, qui allait toutefois se prolonger deux ans de plus. La Contra était militairement défaite mais le Nicaragua, exsangue, ne parvenait pas à asséner le coup final.

Début février 1989 se tint à San Salvador un sommet des présidents centre-américains, qui imposa au FSLN une prolongation et un dépassement d’Esquipulas II. A travers la signature de cet accord, Daniel Ortega s’engageait à convoquer des élections générales anticipées, au plus tard le 25 février 1990, en permettant la participation de tous les partis d’opposition, ainsi qu’à libérer les gardes somozistes et les contras emprisonnés. Il devenait en outre le garant de la participation du FMLN aux élections salvadoriennes. La pression exercée par Castro et le stalinisme mondial sur le FSLN, mais aussi sur le FMLN et la guérilla guatémaltèque, fut décisive pour arracher ces accords qui scellaient le destin de la révolution en Amérique centrale.

Le FSLN les présenta comme une victoire de sa stratégie diplomatique avec les Etats-Unis, mais ils étaient en réalité une conséquence de la situation calamiteuse à laquelle les avaient menés la guérilla contra et l’embargo impérialiste. Les prétentions du FSLN s’avérèrent clairement fausses lorsque l’administration Bush approuva, avec l’autorisation du Congrès, le versement d’une aide très substantielle à l’UNO (Union nationale de l’opposition) qui allait ensuite porter Violeta Chamorro à la présidence, et quand le Congrès vota un nouveau paquet d’aide « humanitaire » à la Contra, qui lui permit de se maintenir jusqu’aux élections. Tout ceci, évidemment, en flagrante contradiction avec les accords signés.

Une situation économique catastrophique

Les années 1980 ont été désastreuses pour l’économie nicaraguayenne. L’échec du modèle d’« économie mixte » revendiqué par le sandinisme était évident. Les capitalistes avaient sorti du pays quatre milliards de dollars, et ceux qui y restaient n’investissaient rien. A partir de 1987, l’économie ne put tenir que grâce à l’aide des « pays socialistes frères » et tous les efforts furent destinés à la simple survie. A la crise provoquée par la guérilla contra et l’embargo impérialiste s’est ajouté le paiement de la dette extérieure. De 1,561 milliard de dollars en 1979, celle-ci est passée à 10,715 milliards en 1990, soit un montant égal à 6,8 fois le PIB du pays et 27,4 fois la valeur de ses exportations [10].

Sur une base 100 en 1977, le PIB par tête était tombé en 1985 à 56, et le salaire moyen à 37. A la fin de la décennie, le chômage dépassait les 30 % de la population active et 75 % des Nicaraguayens vivaient en situation de pauvreté, dont 46 % dans une extrême pauvreté, c’est-à-dire sans le montant de calories jugé quotidiennement nécessaire. Les exportations avaient diminué de plus de moitié. Alors que la balance commerciale affichait en 1979 un excédent de 227 millions de dollars, son déficit était en 1985 de 545 millions. Le salaire minimum s’élevait cette année-là à 10 650 córdobas, alors que les besoins élémentaires d’une famille de quatre personnes (la « canasta familiar ») étaient estimés à 79 367 córdobas. Cette situation a provoqué des débats dans les rangs mêmes du sandinisme, au point que selon Barricada du 15 juin 1986, « l’ouvrier vit quinze jours par mois de son salaire… et les autres quinze jours de l’air qu’il respire (…) Il faut être plus clair dans la défense des intérêts de la classe ouvrière ». Dans le même temps, 89 % des paysans ne parvenaient pas à satisfaire leurs besoins de base.

Pour faire face à cette situation, aggravée par l’hyperinflation, le FSLN imposa en 1988 un plan d’« ajustement économique ». Les objectifs étaient de promouvoir l’agro-exportation, de fermer les entreprises déficitaires et de réduire les services publics. C’était en réalité le même plan que celui proposé en 1980 par le COSEP, une politique typique de celles impulsées par le FMI. Sauf que dans ce cas, elle a été appliquée sans que le grand patronat n’ait rien demandé, dans un contexte d’effondrement économique et au nom de la « révolution ».

Deux secteurs se mirent alors en grève, les ouvriers du bâtiment et les enseignants. Les sandinistes n’osèrent pas réprimer les enseignants comme ils le firent en revanche avec les ouvriers du bâtiment. Daniel Ortega déclara que les revendications des enseignants étaient justes mais refusa de leur accorder des augmentations de salaire, qui furent « remplacées » par des aides en nature.

Toute cette politique allait connaître son épilogue en 1990. L’opposition de droite, qui avait axé sa campagne sur la fin de la guerre et du service militaire obligatoire, remporta largement les élections. La direction sandiniste, acclamée onze ans plus tôt par la population, était tombée dans un scrutin qu’elle avait elle-même organisé. Tandis que l’impérialisme US remportait une victoire retentissante, dont les conséquences allaient marquer longtemps – et sous certains aspects, marquent toujours – la situation non seulement au Nicaragua mais dans toute l’Amérique centrale.

[1] « Rapport au Congrès des Etats-Unis », 11 septembre 1979. Cité par Claudio VILLAS dans Nicaragua : Lessons of a country that did not finish its revolution


[2] Fidel CASTRO, « Discours du 26 juillet 1979, pour le 26ème anniversaire de l’attaque contre la caserne de Moncada »]. 
La Nicaragua s’est transformé en un lieu de pèlerinage de la gauche mondiale. Si, selon Humberto Ortega, 5000 volontaires internationaux, principalement latino-américains, étaient allé combattre sous la discipline militaire du FSLN[[Humberto ORTEGA, Epopeya de la insurrección. Nicaragua siglo XX : Pensamiento y acción, análisis histórico, narración inédita, Managua, Lea Grupo editorial, 2010.


[3] H. Ortega Cité dans Marta HARNECKER, Pueblo en Armas, la Estrategia de la victoria, Managua, Editorial Nueva Nicaragua, 1985, p.15


[4Discours d’Humberto Ortega en conclusion de la réunion des spécialistes du 25 août 1981


[5Thèses politiques et militaires du FSLN« Document des 72 heures », Managua, 21-23 septembre 1979, p. 7 et 15


[6] « Document des 72 heures », p. 9 et 12. Le Mouvement d’action populaire était une organisation maoïste.


[7La Gaceta, n° 205 du 10 septembre de 1981. Cité dans Nicaragua (1979—1990) : la revolución abortada, ouvrage d’Orson Mujica publié en 2014 par le Parti socialiste centre-américain.


[8] Jaime WHEELOCK, « El Sector Agropecuario en la Transformación Revolucionaria », Revolución y Desarrollo n° 1, 1984, Managua, p.11.


[9Viento Sur« 180 años estancados en un lago »


[10http://quiendebeaquien.org/IMG/pdf_La.deuda.externa.de.Nicaragua.pdf

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https://www.revolutionpermanente.fr/1990-2006-Restauration-bourgeoise-et-integration-du-FSLN

Restauration bourgeoise et intégration du FSLN (1990-2006)

Après sa défaite à l’élection présidentielle de 1990, le FSLN a abandonné toute velléité révolutionnaire. Il a pactisé et co-gouverné avec la droite, en s’intégrant au néolibéralisme alors triomphant. Ses cadres et dirigeants se sont enrichis et, pour certains, sont devenus eux-mêmes des capitalistes.

La Constitution politique de la République du Nicaragua élaborée par le pouvoir sandiniste était entrée en vigueur le 1er janvier 1987. Si elle comportait des références appuyées à la révolution, ses valeurs et objectifs (dont l’« économie mixte » et le « non-alignement »), elle institutionnalisait surtout des formes politiques démocratiques-bourgeoises, doublées d’un hyper-présidentialisme inspiré de ce qui existe à des degrés divers sur le continent américain. C’est dans le cadre de cette Constitution que se sont tenues les élections générales (présidentielle et législatives) du 25 février 1990, après que celles-ci eurent été anticipées de quelques mois conformément aux engagements du FSLN.

En application des accords d’Esquipulas I (25 mai 1986) et Esquipulas II (7 août 1987) paraphés par les cinq présidents centre-américains (Costa-Rica, Honduras, Guatemala, Salvador, Nicaragua), puis de l’accord de Sapoa (23 mars 1988) signé entre le gouvernement sandiniste et les dirigeants de la Contra (la guérilla contre-révolutionnaire armée et financée par les Etats-Unis), ces élections devaient être ouvertes à tous ainsi que totalement libres et transparentes. De fait, elles se sont déroulées sous étroite surveillance de l’ONU, de l’OEA (Organisation des Etats américains), de la fondation Carter ainsi que d’observateurs de gouvernements européens et latino-américains. Les sandinistes, confortés par les sondages pré-électoraux, avaient accepté ce cadre d’autant plus facilement qu’ils se considéraient assurés de l’emporter.

Très divisée, l’opposition était finalement parvenue à présenter un front commun grâce aux efforts du secteur bourgeois « modéré » mené par l’homme d’affaires Antonio Lacayo, gendre de Violeta Chamorro dont il parvint, grâce au soutien des Etats-Unis, à imposer la candidature à l’élection présidentielle. Simultanément se formait l’Union nationale de l’opposition (UNO), coalition hétéroclite de quatorze partis incluant des somozistes et des anti-somozistes, allant des différentes variantes de conservateurs ou de libéraux – les deux courants traditionnels de la bourgeoisie nicaraguayenne – jusqu’aux petits partis « communistes » PSN et PCN. Le profil de Violeta Chamorro, veuve du directeur de La Prensa (le grand quotidien conservateur de Managua) et opposant bourgeois à Somoza assassiné en 1978, membre de la première (juillet 1979 – avril 1980) junte de gouvernement de reconstruction nationale dirigée par les sandinistes, mère et grand-mère affable et compatissante, était destiné à rassurer et à rassembler au-delà des clivages établis.

L’axe de sa campagne fut assez simple : le seul moyen sûr d’éviter le retour à la guerre, d’installer une démocratie et de mettre fin aux privations était le vote en faveur de l’opposition. Face aux moyens militants et de l’Etat mobilisés par le FSLN, l’UNO bénéficia de fonds substantiels apportés par des capitalistes nicaraguayens mais aussi par la CIA et d’autres officines de l’impérialisme US (George H.W. Bush, un républicain mainstream et pragmatique, avait succédé à la présidence des Etats-Unis au bien plus virulent Ronald Reagan, qui avait par exemple dénoncé les accords d’Esquipulas et de Sapoa comme des capitulations devant les sandinistes). Une série de politiciens US, principalement du Parti démocrate, firent par ailleurs bénéficier l’opposition de leur expertise en matière d’élections.

Les résultats annoncés le 26 février par le Conseil électoral suprême firent l’effet d’une bombe. Dans le cadre d’une participation très forte (plus de 86 % des inscrits), Chamorro remportait la présidentielle avec 54,7 % des voix, contre 40,8 % au président sortant Daniel Ortega (le reste se répartissant entre sept autres candidats). L’UNO gagnait également la majorité des sièges à l’Assemblée nationale : 51 sur 92, contre 39 aux sandinistes et 2 à d’autres formations. Les sondages s’étaient trompés parce que nombre d’électeurs n’avaient pas osé avouer leur intention de voter pour l’opposition.

La lassitude provoquée par la guerre et ses terribles conséquences, avec ses plus de 30 000 tués et autant de mutilés ou blessés portant des séquelles, ainsi que son cortège de destructions ; l’embargo, les sanctions économiques, le soutien décisif à la Contra et les agressions directes (minage des ports nicaraguayens) des Etats-Unis ; la très grave crise économique qui en avait résulté ; l’impopularité de la conscription obligatoire touchant tous les jeunes hommes âgés de 17 à 26 ans, contraints de servir sous les armes pendant deux années ; l’autoritarisme de la direction sandiniste et les privilèges qu’elle s’était octroyés ; les politiques d’austérité qu’elle avait appliquées à partir de février 1988 et qui frappaient uniquement les classes populaires, les capitalistes se voyant au même moment offrir de fortes réductions d’impôts et autres cadeaux « incitatifs », en même temps qu’une réaffirmation de leurs droits de propriété… La conjonction de tous ces facteurs avait eu raison du gouvernement des « commandants ».

L’accord Ortega-Chamorro

Dès le lendemain du scrutin, le problème central devint celui de la « transition » entre le gouvernement du FSLN et celui de l’opposition, qui devait s’installer deux mois plus tard. Avec une économie dévastée, et alors que tous les leviers de l’Etat, en particulier ses forces de répression (armée, police, services de sécurité), étaient aux mains des sandinistes, comment les nouvelles autorités allaient-elles pouvoir gouverner ? Trois jours après le scrutin, l’organe officiel du FSLN, Barricada, énonçait publiquement sa principale ligne rouge : « le Front sandiniste défendra, dans le cadre constitutionnel, l’intégrité et le professionnalisme de l’Armée populaire sandiniste et du ministère de l’Intérieur. »

C’est encore Antonio Lacayo (futur « ministre de la présidence », une fonction proche de celle d’un Premier ministre) qui engagea les négociations avec la direction sandiniste, représentée principalement par Humberto Ortega, chef de l’armée et frère du président sortant. Dans son récit publié quelques années plus tard [1], Lacayo rapporte que lors d’une de leurs premières rencontres, Humberto Ortega avait affirmé que l’action des radicaux au sein du FSLN comme de l’UNO pouvait menacer la transition et qu’«  il serait donc absolument nécessaire que les modérés des deux camps assument la direction dans cette nouvelle étape de l’histoire du pays ». Lacayo considéra alors que l’éventualité de son maintien à la tête de l’armée « devenait attractive du fait de son offre de contrôler les radicaux parmi les sandinistes avec la seule organisation qu’ils respectaient, l’EPS [Armée populaire sandiniste] ». Lors de son discours d’investiture du 25 avril, Violeta Chamorro annonça qu’elle prenait elle-même en charge le portefeuille de ministre de la Défense et qu’elle confirmait Humberto Ortega dans ses fonctions de chef de l’EPS afin de diriger la démilitarisation du pays, ce qui impliquait la démobilisation de la Contra et des recrues du service militaire obligatoire ainsi que la récupération des armes détenues par des civils.

Le 13 mars, l’Assemblée nationale encore sandiniste avait adopté une « loi générale d’amnistie et de réconciliation nationale », aussitôt promulguée, couvrant tous les faits survenus depuis le 19 juillet 1979, à commencer par les massacres, crimes et exactions commises par la Contra à l’encontre de la population Le 27 mars, les représentants des deux gouvernements, sortant et entrant, signaient le « protocole pour le transfert du mandat présidentiel du gouvernement de la République du Nicaragua ». Ce document stipulait notamment la reconnaissance des élections démocratiques-bourgeoises dans le cadre de l’ordre constitutionnel comme base pour la construction de la démocratie et de la paix ; l’acceptation et la garantie juridique des donations de propriétés urbaines et rurales effectuées par l’Etat avant le 25 février 1980 ; des mesures d’indemnisation pour les personnes ayant subi des expropriations [2] ; la désidéologisation et dépolitisation de l’armée, ainsi que la réduction de ses effectifs (passés entre 1990 et 1996 de 87 000 à 14 000), dont le haut-commandement serait cependant préservé.

Humberto Ortega (qui, afin de se conformer aux accords, avait démissionné de la Direction nationale sandiniste) s’acquitta de ses engagements avec la plus grande loyauté. Dès le 9 juillet 1990, il envoya l’EPS dégager et détruire les barricades érigées à Managua, dans le cadre d’une grève générale, par d’autres sandinistes, syndicalistes et militants de base, qu’il dénonça alors comme des « radicaux », « ultragauchistes », « dogmatiques », « traditionnalistes figés dans le passé » ; en revanche, il assura à cette occasion que « jamais les forces armées n’attenteront à la Constitution, jamais elles ne mèneront de coup d’Etat contre quelque gouvernement que ce soit, encore moins celui de Violeta Chamorro qui a conquis le pouvoir légitimement » (Barricada, 10 au 12 juillet 1990).

De même, l’EPS n’hésita pas à réprimer avec la plus grande violence le mouvement des Recompas, les « compa »ñeros qui, après leur démobilisation, avaient « re »pris les armes pour protester contre la misère et faire entendre leurs revendications. L’un de ces détachements, qui avait pris le nom de FROC (Front révolutionnaire ouvrier et paysan), occupa en juillet 1993 la ville d’Esteli pour « une série d’exigences dont un financement pour les petits et moyens paysans, l’accès à la santé, la création d’emplois, la non-privatisation de l’éducation, la légalisation de propriétés accordées sous l’ancien gouvernement, en donnant dans tous les cas la priorité à ceux qui ont été licenciés de l’armée », ainsi que « des demandes spécifiques aux anciens personnels militaires » [3]. Intervenant aussitôt, l’armée rétablit l’ordre au bout de combats dans lesquels elle utilisa de l’artillerie, des chars de combat et des hélicoptères, en faisant selon ses sources quarante-cinq morts.

Les accords de transition puis les annonces de Chamorro lors de son investiture finirent de scinder en deux l’UNO, dont une majorité de composantes et de députés, parmi eux nombre de somozistes, passa dans l’opposition en suivant le vice-président élu – mais écarté de tout pouvoir effectif –, Virgilio Godoy. Celui-ci déclarait alors : « mon intention est de démanteler le sandinisme ; celle de Violeta, de le maquiller ». Ainsi privés de majorité parlementaire à droite, Violeta Chamorro et Antonio Lacayo optèrent pour la solution qui s’offrait à eux : gouverner dans le cadre d’une majorité transpartisane avec les sandinistes, dont les 39 députés étaient devenus le groupe central de l’Assemblée nationale.

Les chefs sandinistes et la « piñata »

Durant l’interrègne de février à avril 1990, l’Assemblée nationale adopta une série de lois dont l’objectif affiché était de protéger les droits acquis des travailleurs des villes et des campagnes. Cela a pu être le cas en partie mais à court terme, car les employés de l’Etat eurent ensuite à subir les plans de réduction d’effectifs imposés par le FMI, les salariés du privé furent tout sauf épargnés par les licenciements et les fermetures d’entreprises, tandis que les salaires des uns et des autres étaient sérieusement attaqués et rognés par l’inflation. Aux termes des lois 87 et 88 du 2 avril 1990, les petits paysans qui, au milieu des années 1980, s’étaient vus attribuer individuellement des terres confisquées à la famille Somoza, reçurent quant à eux des titres de propriété en principe pérennes. Mais beaucoup d’entre eux, privés d’aides et d’accès au crédit, n’eurent ensuite pas d’autre solution que de céder ou abandonner leur exploitation pour aller grossir la masse des pauvres des villes. Simultanément, le processus de concentration agricole reprenait de plus belle et les latifundia prospéraient.

Les lois n° 85 et 86 du 29 mars 1990 sur la réforme urbaine ont permis à quelque 200 000 familles d’obtenir la propriété de leur logement (gratuitement en-dessous de 100 m2, et au-dessus avec un coût proportionnel à la surface supplémentaire). Mais elles ont aussi couvert l’appropriation, par nombre de dirigeants et cadres sandinistes – ministres et leurs collaborateurs, fonctionnaires, responsables militaires… – de luxueuses propriétés qui avaient été confisquées par l’Etat après la prise du pouvoir. La règle était simple : ceux qui, après le 18 juillet 1979, avaient occupé ou utilisé de façon continue des biens expropriés par l’Etat en devenaient légalement propriétaires. L’argument utilisé pour convaincre la base militante sandiniste fut que la confusion qui, par la force des choses, s’était installée entre le FSLN et l’Etat, avait amené à ce que le premier nommé ne possédât pas de biens en propre ; face à une droite financée par les capitalistes comme par les Etats-Unis, il n’aurait donc pas les moyens d’agir efficacement dans l’opposition s’il ne récupérait pas des avoirs de l’Etat qui lui revenaient « légitimement ».

Pour cela, il fallait utiliser des prête-noms – ceux des dirigeants et cadres du parti… qui en gardèrent l’essentiel pour eux, dans ce qui est passé à l’histoire sous le nom ironique de « piñata » [4]. A titre d’exemple, Daniel Ortega est alors devenu notamment (mais pas seulement) propriétaire de douze immeubles à Las Colinas, le quartier huppé du sud de Managua. Son frère Humberto Ortega s’est attribué pas moins de quarante propriétés immobilières. D’autres dirigeants de premier plan, à l’instar de Tomás Borge, ont alors intégré le cercle des hommes les plus riches du pays. Selon Vilma Nuñez, une responsable sandiniste passée plus tard dans l’opposition à la direction du FSLN, « les abus commis par certains hauts dirigeants et cadres intermédiaires en vertu de ces lois ont dénaturé la légitime redistribution des propriétés, en particulier urbaines » (Envío n° 214, janvier 2000).

Avant 1990, les dirigeants sandinistes n’étaient encore que des bureaucrates privilégiés, qui bénéficiaient de l’usage d’appartements, maisons et automobiles que, du fait de leurs fonctions à la tête de l’Etat, ils avaient « hérité » du pouvoir somoziste (sans compter les meubles, bijoux et autres objets de valeur abandonnés dans leur fuite par les anciens détenteurs du pouvoir). Du jour au lendemain, ils sont devenus des propriétaires et des bourgeois – petits, moyens ou grands selon leur rang dans la hiérarchie du parti, leurs dispositions et leur habileté à profiter de la situation.

Mais le processus d’appropriation par la hiérarchie sandiniste a également pris d’autres formes. Avant leur départ à la fin avril 1990, les responsables gouvernementaux ont ainsi littéralement pillé leurs ministères, en dépensa les budgets alloués pour l’ensemble de l’année et en emmenant avec eux jusqu’aux meubles. Après le vote – toujours en mars 1990 – de la loi mettant fin au monopole d’Etat sur les médias, un nombre substantiel de ceux-ci, notamment dans l’audiovisuel, sont passés entre les mains soit d’organisations liées au FSLN, soit de dirigeants sandinistes en tant qu’individus.

En utilisant les fonds de l’Etat et en comptant sur leurs contacts dans le pays comme à l’international, d’autres « commandants » ont organisé leur reconversion en créant des ONG dont les ressources – provenant notamment d’aides internationales – leur ont ensuite permis de mener une vie au minimum confortable, ainsi que de faire bénéficier leurs proches d’emplois bien payés. Le membre de la Direction nationale et ancien ministre de l’agriculture, Jaime Wheelock, a ainsi lancé l’Institut pour le développement de la démocratie (IPADE). Mónica Baltodano, ex-ministre du développement rural et vice-ministre de la présidence chargée des municipalités, a constitué la fondation Popol Na « pour la promotion et le développement municipal ». Dan La Botz cite dans son livre [5] le cas – non unique – d’une institution de l’Etat qui s’est trouvée directement transformée en ONG : « le Centre pour la recherche et les études sur la réforme agraire (CIERA) du ministère de l’Agriculture et de la Réforme agraire a été offert dans son entièreté (propriété foncière, locaux, dossiers et personnel) à son directeur, le sociologue Orlando Nuñez, et est devenu le Centre pour la recherche et la promotion du développement rural et social (CIPRES) ».

Non seulement le gouvernement de Violeta Chamorro et Antonio Lacayo ne s’est pas opposé à ces pratiques, mais il les a acceptées dès la signature, le 27 mars 1990, des accords de transition. C’était d’abord le prix à payer pour que cette transition se fasse de façon ordonnée dans le cadre des institutions en vigueur. En second lieu, c’était aussi un moyen d’intégrer les chefs sandinistes au capitalisme dépendant, corrompu et népotique ayant historiquement caractérisé le pays, en générant ou renforçant des intérêts communs entre la vieille bourgeoisie et la nouvelle bourgeoisie sandiniste. Ce que confortèrent d’autres « piñatas », intervenues cette fois dans le cadre du processus de privatisation de la première moitié des années 1990, qui donnèrent lieu à un véritable partage du butin entre la droite au pouvoir et les dirigeants sandinistes. Ces derniers se retrouvèrent alors à la tête de dizaines d’entreprises d’importance non mineure, et l’on assista par la suite à des grèves d’ouvriers et employés sandinistes dirigées contre des patrons sandinistes, qui conduisirent la direction du FSLN à intervenir à plusieurs reprises pour proposer ou imposer des conciliations.

Austérité et privatisations néolibérales, réactions ouvrières, transformation du FSLN

Les contradictions se manifestèrent dès les premiers mois du gouvernement Chamorro. « En de nombreuses occasions, les dirigeants sandinistes signèrent des accords et participèrent à des concertations sur le dos de la base, provoquant le mécontentement des travailleurs. C’est dans ce cadre que la Fédération nationale des travailleurs (FNT) déclara son indépendance vis-à-vis de la direction nationale et fit éclater deux grèves en mai et juin 1990. La première, qui commença le 14 mai, avait à sa tête l’Union nationale des employés (UNE), des travailleurs au service de l’Etat dont les revendications portaient sur des augmentations de salaire et la stabilité des emplois, la grève visant à faire pression sur le nouveau gouvernement face à des rumeurs insistantes de licenciements massifs. La seconde grève, qui se déroula entre le 27 juin et le 12 juillet, impliqua des travailleurs du bâtiment, des ouvriers agricoles, des employés de l’industrie textile et de l’habillement » [6].

Alors qu’Humberto Ortega, comme on l’a vu, affirmait son soutien au gouvernement de Violeta Chamorro et envoyait l’armée contre les grévistes, Daniel Ortega déclara les revendications légitimes et se posa en médiateur. Un accord signé le 11 juillet entre le gouvernement et la direction de la FNT reprit l’essentiel des demandes des grévistes. L’augmentation salariale se trouva cependant réduite à néant, et le niveau de vie des travailleurs diminua bien davantage encore, lorsqu’en mars 2001 le gouvernement dévalua la monnaie de 500 %, tout en maintenant la hausse des salaires nominaux très en-deçà de ce niveau.

Au cours des mois et années suivants, Daniel Ortega suivit la même méthode consistant à affirmer son soutien aux revendications des travailleurs ainsi qu’aux organisations syndicales sandinistes, dont il s’érigeait en protecteur, à critiquer parfois avec virulence certaines mesures néolibérales, tout en se réunissant en secret avec les responsables du gouvernement et en donnant son blanc-seing à l’essentiel des plans d’austérité et de privatisation. Il réussit ainsi, d’une part, à affirmer son autorité sur le mouvement sandiniste (FSLN, syndicats et organisations sociales), d’autre part, à l’intégrer dans une grande « Concertation » formée avec le gouvernement de droite et les secteurs patronaux [7] qui le soutenaient, et dont l’objectif fut de discuter le rythme et les modalités d’application des contre-réformes néolibérales.

Le Nicaragua a vécu à cette époque sous perfusion de l’aide internationale, provenant de différents pays dont les Etats-Unis comme d’institutions internationales, les uns et les autres lui apportant dans les premières années près de 40 % de ses budgets – des sommes qui, il est vrai, ont surtout servi à payer les intérêts de la dette extérieure –, sans compter l’action sur le terrain d’ONG internationales qui palliaient le retrait des services de l’Etat. Mais le gouvernement Chamorro-Lacayo n’aurait pas pu mener sa politique, qui a totalement transformé la structure économique du pays, sans le concours de la direction sandiniste.

Plusieurs plans d’ajustement structurel, élaborés avec le FMI et la Banque mondiale, se sont succédé au cours de ces années. Un premier volet, destiné à relancer l’accumulation capitaliste et reconstituer un système de libre entreprise et libre marché inséré dans l’économie mondiale, a été celui des privatisations. A l’issue du mandat présidentiel, fin 1996, l’essentiel de l’ancien secteur d’Etat – qui avait représenté près de la moitié de l’économie nationale – était passé entre des mains privées, y compris celles d’anciens somozistes expropriés en 1979-80 et qui purent alors faire valoir leurs « droits ». Un second volet consista en une série de méga-dévaluations de la monnaie nationale, et un troisième en une restructuration et d’importantes réductions d’effectifs dans les administrations de l’Etat. Le gouvernement lança en outre la politique des zones économiques franches (avec exonérations d’impôts), en commençant à y attirer des ateliers d’assemblage (« maquiladoras ») de sociétés étrangères.

Les privatisations de cette époque ont concerné l’ensemble des banques, l’agro-industrie, l’électricité, la gestion de l’eau, les chemins de fer, tout comme une grande majorité des entreprises industrielles et de la distribution (dès 1993, 289 des 351 entreprises d’Etat avaient été restituées à leurs anciens propriétaires ou cédées à de nouveaux, nationaux ou internationaux), ainsi que les grandes exploitations agricoles. Dans ce dernier secteur, le gouvernement a négocié directement avec Jaime Wheelock, ancien ministre de l’agriculture et représentant de la direction sandiniste, qui a obtenu en « contrepartie » que 25 % des actions des nouvelles entreprises soient remises aux syndicats de travailleurs. Les bénéficiaires ont donc été les bureaucraties syndicales, tout particulièrement les hauts responsables qui se sont considérablement enrichis. Plus généralement, et sans surprise, le processus de privatisation a principalement bénéficié aux membres du gouvernement et à leurs amis – sans oublier une série de dignitaires sandinistes.

Crises et divisions au FSLN, absence d’alternative de gauche

Depuis sa fondation, le FSLN s’était défini non comme un parti politique mais comme une « organisation politico-militaire », avec tout ce que cela implique comme dans le cas d’autres mouvements de guérilla. A commencer par une structure bureaucratique et verticaliste où, en l’absence de congrès et de tout débat démocratique, une direction de neuf membres, non élus et se cooptant entre eux, n’avait même pas à rendre de comptes à la base. Le slogan affiché dans les rues de Managua et des autres villes, «  !Dirección nacional, ordene ! » (Direction nationale, donne-nous tes ordres !) résumait le fonctionnement du mouvement comme en grande partie, sous son règne, celui du pays. Significativement, la division en trois tendances que le Front sandiniste avait connue jusqu’en mars 1979 (quand la réunification se produisit à Cuba, sous l’égide de Fidel Castro) répondait moins à des raisons d’orientation ou de stratégie politique qu’à des questions de tactique militaire.

La défaite électorale de février 1990 et les positionnements pour le moins conciliateurs vis-à-vis du nouveau gouvernement de droite provoquèrent cependant d’importants débats et dissensions dans les rangs du FSLN, au point que sa direction dut convoquer pour juillet 1991, près de quarante ans après sa création, le premier congrès de l’organisation.

Deux courants apparurent durant les débats préparatoires. L’un, dit « basiste » ou « principiel », avait notamment à sa tête des responsables syndicaux impliqués dans les grèves qui s’étaient succédé depuis mai 1990. Il insistait sur la nécessité pour le Front de défendre les intérêts des travailleurs des villes et des campagnes, ainsi que de ne pas renoncer aux objectifs du socialisme – compris selon les conceptions « marxistes-léninistes » de la bureaucratie stalinienne et de la direction cubaine. L’autre courant, défini comme « pragmatique » ou « social-démocrate », avait pour principal exposant Sergio Ramírez, ancien membre du GRN, ancien vice-président du pays et alors chef de la délégation parlementaire à l’Assemblée nationale. Pour ses partisans, le FSLN devait s’intégrer pleinement dans les nouvelles institutions démocratiques, lui-même se démocratiser en abandonnant son fonctionnement de structure militaire, ainsi qu’œuvrer à la défense des intérêts du peuple dans son ensemble et non pas seulement des travailleurs et des paysans pauvres.

Henri Ruiz, l’un des neuf commandants historiques de la DN, résumait ainsi l’orientation des « pragmatiques » : rechercher une « large alliance avec les secteurs sociaux et politiques réellement intéressés à placer leurs intérêts, leurs efforts (…) là où se trouvent ceux du Nicaragua, au-delà des intérêts de groupe (…) La réconciliation nationale (…) doit réellement permettre de préserver et approfondir les conquêtes nationales et populaires. » [8] Ce second courant tirait aussi, à sa façon, des leçons de l’implosion du bloc de l’Est et de la crise terminale de l’URSS. Les mots de Victor Tirado, un autre membre de la DN historique (où il avait représenté la tendance « tercériste » aux côtés de deux frères Ortega), sont significatifs : « je crois que le cycle des révolutions anti-impérialistes, comprises en tant qu’affrontement total, militaire et économique, avec l’impérialisme, est en train de se clore. Il faut rechercher d’autres options (…) La tendance historique mondiale peut être réduite à deux mots d’ordre : économie de marché et élections libres. » Aussi fallait-il se dégager de l’ancien projet du FSLN qui « signifiait une lutte sans fin contre l’impérialisme nord-américain. » [9]

Soutenu notamment par Tomás Borge et Humberto Ortega, Daniel Ortega choisit alors de reprendre l’essentiel du discours des « basistes » tout en insistant sur l’indispensable unité du mouvement sandiniste, et alors qu’il menait dans les faits une politique bien plus proche de celle préconisée, hors son versant démocratique, par les « pragmatiques ». Il parvint assez aisément à ses fins et, moyennant quelques concessions s’agissant du fonctionnement du Front (dont « l’intégration à la DN de Sergio Ramírez et René Nuñez [comme] façon de maintenir l’équilibre politique » [10]), la liste de direction présentée par la… direction, et reconduisant les mêmes en plus des deux entrants, fut élue sans réelle opposition. Malgré les réaffirmations d’orthodoxie de la direction ortéguiste, le congrès vota également l’adhésion du FSLN à l’Internationale socialiste, dont celui-ci resta membre jusqu’à son exclusion en février 2019, pour répression « excessive » du mouvement populaire.

Si le courant « basiste » put ainsi être réabsorbé, il n’en fut pas de même des « pragmatiques », ou du moins de l’ensemble d’entre eux. Les révélations qui commençaient à fuser quant à la réalité de la « piñata » soulevaient l’indignation de nombreux militants, tandis que les élus se prenaient au jeu de la démocratie parlementaire. En 1994, 30 des 39 députés sandinistes entrèrent en dissidence. Ils proposèrent et firent adopter par l’Assemblée, en constituant une majorité avec d’autres députés notamment de droite, mais contre la position commune de la direction du FSLN et du gouvernement, une série d’amendements constitutionnels. Pour l’essentiel, ces amendements accroissaient les droits du parlement en réduisant quelque peu ceux de la présidence, renforçaient les libertés individuelles et « l’Etat de droit », donnaient valeur constitutionnelle au droit de propriété qui devenait inviolable sauf raisons de force majeure et dues indemnisations.

Le Mouvement rénovateur sandiniste (MRS) a été fondé officiellement le 21 mai 1995, afin de préparer les élections générales de la fin 1996. Parmi ses fondateurs les plus connus figuraient Sergio Ramírez, le commandant de la DN « historique » Luis Carrión, le prêtre Ernesto Cardenal ainsi que Dora María Téllez, militante sandiniste de longue date et ancienne vice-présidente du Conseil d’Etat (qui faisait office de parlement dans les premières années du pouvoir sandiniste). Au plan international, il a adhéré un an plus tard à l’Alliance progressiste, formée de 130 partis pour la plupart sociaux-démocrates mais comprenant aussi le Parti démocrate italien ou le Parti du Congrès indien.

Le MRS s’est présenté à plusieurs élections, générales et locales, a obtenu quelques députés, mais n’est jamais parvenu à contester au FSLN la représentation légitime du sandinisme, restant confiné à une certaine marginalité, avec bien plus d’intellectuels et de figures connues que de base militante. Mais surtout, bien que rejoint par certains opposants de gauche à la direction ortéguiste, son orientation fondamentalement sociale-démocrate a contribué à bloquer toute émergence depuis le sandinisme d’une alternative de gauche. Une fois revenu au pouvoir, le FSLN a utilisé son contrôle du Conseil supérieur électoral pour le priver de sa légalité électorale.

Début 2005, en réaction et opposition au pacte Ortega-Alemán (dont il sera question plus loin) a surgi le MPRS, Mouvement pour le sauvetage (« por el rescate ») du sandinisme, avec les commandants de la DN historique Henry Ruiz et Victor Tirado, l’ancien ministre et maire de Managua Herty Lewites, l’ancienne ministre Mónica Baltodano. Le MPRS a connu une trajectoire similaire à celle du MRS. L’un et l’autre, ou leurs représentants anciens ou actuels, ont participé à diverses coalitions avec des formations bourgeoises, démocrates-chrétiennes ou fractions du vieux Parti libéral, et sont aujourd’hui membres de l’UNAB (Unité nationale Bleu et Blanc), la coalition d’opposition à la dictature du régime Ortega-Murillo qui est hégémonisée par la principale organisation patronale, le COSEP.

Retour des somozistes, corruption et nouveau pacte

Ce n’est qu’à la fin du mandat de Chamorro, en 1995-1996, que le Nicaragua a connu un début de reprise économique, facilité il est vrai par les substantiels abandons de dette consentis par une série de pays et institutions internationales. Autant dire que les détenteurs du pouvoir n’ont pas eu la possibilité de tirer de leurs efforts un bénéfice électoral.

Les élections du 20 octobre 1996 ont été remportées par le candidat du PLC (Parti libéral constitutionnaliste, fondé en 1968 par un ministre du Travail de Somoza) et de sa coalition, l’Alliance libérale, Arnaldo Alemán, avec 51 % des voix contre 38 % à Daniel Ortega, déjà candidat aux élections de 1984 et 1990 et qui le sera encore, jusqu’à ce jour, à chacune des présidentielles suivantes. Ancien maire débonnaire et populiste de Managua, Alemán avait promis de combattre les élites politiques et économiques au service de la finance internationale et de mener une « guerre contre le chômage et la pauvreté ».

Ancien partisan de Somoza, fils et riche héritier d’un dignitaire de son régime, Arnaldo Alemán avait été emprisonné durant neuf mois en 1980-81. Le bulletin Envío (n° 187 d’octobre 1997) souligna que « les parents et amis proches de Somoza sont partie prenante du libéralisme aujourd’hui au pouvoir. Ils occupent des postes dans les ambassades, les ministères, les mairies. Ils sont présents dans toutes les structures du nouveau gouvernement. Peu après s’être installé au pouvoir, dans un irresponsable étalage de vantardise, Arnaldo Alemán a remboursé à la famille Somoza la contribution qu’elle lui avait versée pour sa campagne électorale, en l’invitant à revenir au pays réclamer ses propriétés confisquées. Les premiers ont commencé à arriver en avril. »

Comme après lui son successeur Enrique Bolaños, Alemán a poursuivi, dans un environnement économique devenu moins instable et plus favorable au développement des affaires, les politiques néolibérales de privatisation et d’austérité. Au cours de ces dix années, elles ont permis à une classe capitaliste reconstituée de développer largement ses profits, tandis que la situation des classes populaires ne connaissait pas d’amélioration notable et que les travailleurs enregistraient même une détérioration de leurs conditions d’emploi, du fait d’un fort développement de la précarité.

Mais ce qui a surtout marqué le mandat d’Alemán est l’ampleur, non vue depuis la dictature somoziste, de la corruption impulsée et pratiquée depuis le pouvoir d’Etat. Le président de la Cour des comptes, Agustín Jarquín, découvrit une série d’affaires impliquant directement Arnoldo Alemán, y compris des preuves d’enrichissement personnel. Il rendit public le résultat de ses investigations, qu’il transmit à la justice. Mais c’est Jarquín qui se retrouva alors en prison – où il resta 45 jours – pour « préjudice causé à la Nation ».

Après qu’une partie de sa base parlementaire eut fait défection, Alemán se vit menacé d’une levée de son immunité présidentielle. Pour se sauver, il décida de rechercher un accord avec Daniel Ortega, afin de pouvoir compter sur le vote des députés du FSLN. De son côté, sous la menace de la plainte pour viol et abus sexuels déposée par sa belle-fille, Zoilamérica Narvaéz (fille de Rosario Murillo), devant la Cour interaméricaine des droits humains, Ortega avait également besoin de s’assurer le soutien du parlement et des plus hautes juridictions du pays.

Négocié en 1999 et mis en œuvre en 2000 à travers l’adoption d’une série de lois, le « pacte Ortega-Alemán » assura aux frères ennemis FSLN et PLC une majorité (ou minorité de blocage) non seulement à l’Assemblée nationale mais aussi à la Cour suprême, au Conseil supérieur électoral, à la Cour des comptes, au Bureau du procureur général ainsi qu’au Conseil de supervision des banques. Dans le cadre de ce pacte, le chef du FSLN se vit en outre offrir deux cadeaux de grande valeur. D’une part, une nouvelle loi sécurisant juridiquement la « piñata » sandiniste de 1990. D’autre part, une réforme des règles de l’élection présidentielle, aux termes de laquelle un candidat pourrait désormais être élu dès le premier tour si, arrivé en tête, il obtenait 35 % des suffrages exprimés – soit à peu près le socle électoral maintenu du FSLN – avec 5 % d’avance sur le candidat figurant en deuxième position.

L’accumulation de ses casseroles empêchant cependant Arnoldo Alemán de briguer un second mandat, celui-ci décida de soutenir aux élections du 4 novembre 2001 la candidature de son vice-président, Enrique Bolaños. Après avoir fait fortune dans le coton, celui-ci était devenu l’un des tout premiers capitalistes du pays. Il avait été porté à la tête de plusieurs organisations patronales, comme président de l’Association des producteurs de coton de l’Est, directeur de l’Union des producteurs agro-alimentaires du Nicaragua, directeur de la Chambre d’industrie du Nicaragua et, entre 1983 et 1988, président du COSEP.

Dans un scrutin qui tourna au tête-à-tête avec l’éternel candidat du FSLN, Daniel Ortega, Enrique Bolaños l’emporta largement, par 56,3 % contre 42,3 %. Arnoldo Alemán pensait contrôler son successeur, comme il contrôlait toujours leur parti commun, le PLC. Mais Bolaños, qui bénéficiait du soutien de l’administration de George W. Bush, prit son indépendance. Après une série de heurts avec les partisans de l’ancien président, qui entravaient l’application de sa politique en défendant le statu quo ante, il décida de lancer une campagne anti-corruption visant tout particulièrement Alemán. Après des péripéties judiciaires, ce dernier se trouva condamné à vingt ans de prison – qu’il n’accomplit pas, bénéficiant pour des raisons médicales d’un régime de prison domiciliaire, avant que la Cour suprême contrôlée par le PLC et le FSLN n’annule simplement la sentence.

Une conséquence de l’affrontement Alemán-Bolaños fut une division profonde de la droite, qui allait marquer la campagne électorale et les élections de 2006…

NOTES DE BAS DE PAGE


[1] Antonio LACAYO OYANGUREN, La difícil transición nicaragüense en el gobierno de Doña Violeta Chamorro, Managua, Fundación UNO, 2006.


[2] La dette reconnue à ce titre par l’Etat, et qui couvre notamment la « piñata » à laquelle il est fait référence plus loin dans le texte, était de 1,3 milliard de dollars. Depuis 1990, les Nicaraguayens la payent chaque année à travers les ponctions opérées sur le budget de l’Etat. Celui de 2019 s’élève à 2,84 milliards de dollars et prévoit un déficit très lourd, 318 millions soit 12 %. Il alloue 72 millions de dollars au remboursement de cette dette qui ne sera normalement éteinte qu’en 2033.


[3] Selon la revue Envío, n° 146 de septembre 1993, publiée par l’Institut historique de l’Université centre-américaine de Managua, une institution privée fondée et dirigée par des jésuites. Les rédacteurs de ce bulletin mensuel, lancé en janvier 1981 et dont la publication se poursuit jusqu’à aujourd’hui, ont soutenu la révolution sandiniste avant d’évoluer vers une approche plus critique – depuis la droite. Tous ses numéros sont disponibles dans la rubrique « archives » de son site.


[4] Du nom d’une effigie en papier mâché, souvent celle d’un animal, remplie de bombons et que l’on offre aux enfants à l’occasion des fêtes. Après avoir déchiré la « piñata », les petits se précipitent au sol pour se disputer et récupérer les friandises.


[5] Dan LA BOTZ, What Went Wrong ? The Nicaraguan Revolution. A Marxist Analysis, Chicago, Haymarket 2018.


[6] Juan José MONROY GARCÍA, Transición a la democracia en Nicaragua 1990-1996, Mexico, UAEM, 2001.


[7] A l’exclusion notamment de l’organisation patronale la plus puissante, le COSEP (Conseil supérieur de l’entreprise privée), passé dans l’opposition au gouvernement Chamorro aux côtés de Virgilio Godoy et de la plupart des députés de l’UNO.


[8Barricada, 27 décembre 1990. Cité par Carlos M. VILAS dans son article « El debate interno sandinista », revue Nueva Sociedad n° 113 de mai-juin 1991.


[9Barricada, 20 mars 1990 et El Semanario, 29 novembre 1990. Cité par Carlos M. VILAS, Ibid..


[10Envío, n° 118 d’août 1991.

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Ortega-Murillo, du néolibéralisme autoritaire à la dictature

Revenus au pouvoir en 2007, Daniel Ortega et le FSLN ont scrupuleusement respecté les canons du capitalisme néolibéral et les intérêts impérialistes, tout en remettant en place un appareil d’encadrement bureaucratique de la société. Après l’explosion populaire du printemps 2018, leur pouvoir se retrouve sur le fil du rasoir. Mais une alternative émancipatrice fait toujours cruellement défaut.

Depuis 1990, la droite avait à chaque fois trouvé un consensus sur un candidat susceptible de remporter l’élection présidentielle. A chaque fois, elle s’était ainsi imposée face à un Daniel Ortega coincé entre 38 et 42 % des voix. Mais en 2006, alors qu’elle était déchirée depuis des années par une guerre interne, deux candidats se présentaient en son nom : l’un (Eduardo Montealegre) lié au président sortant, Enrique Bolaños, l’autre (José Rizo) à celui qui avait précédé, Arnoldo Alemán.

Or, un des éléments du pacte qu’Ortega avait conclu en 2000 avec Alemán, quand ils se trouvaient tout deux menacés par des procédures judiciaires et avaient eu besoin l’un de l’autre pour échapper à une condamnation, était une réforme constitutionnelle établissant qu’un candidat à l’élection présidentielle pouvait désormais être élu dès le premier tour avec seulement 35 % des suffrages exprimés [1]. Pour Daniel Ortega, c’était une occasion à ne pas manquer.

C’est ainsi qu’à l’issue du scrutin du 5 novembre 2006, le chef du FSLN est redevenu président de la République du Nicaragua en obtenant 37,99 % des voix, devant Montealegre (28,3 %) et Rizo (27,1 %), le candidat du Mouvement rénovateur sandiniste n’en obtenant que 6,4 %.

Le « nouvel Ortega »

Dès 1996, Ortega avait troqué son treillis de commandant sandiniste pour le complet-veston et porté un discours d’unité et de réconciliation nationale, fort éloigné des proclamations « marxistes-léninistes » d’antan. Mais dans la préparation de ce scrutin, il alla encore plus loin.

D’abord en se convertissant au catholicisme et en se réconciliant spectaculairement avec son ennemi de toujours, le cardinal, archevêque de Managua et chef de l’Eglise catholique nicaraguayenne, Miguel Obando y Bravo. Le 3 septembre 2005 à la cathédrale de Managua, le cardinal bénit en personne le mariage religieux de Daniel Ortega avec Rosario Murillo, son épouse civile depuis 1978 et la mère de six de ses enfants. Dans la campagne pour les élections, Ortega s’affichera en permanence avec son épouse et le plus souvent possible avec ses enfants, en martelant le nom de Dieu, de Jésus et du pape Jean-Paul II récemment décédé. Interrogé sur ses convictions, il répondra qu’«  il y a d’abord le Christ, puis Sandino et enfin Marx. » [2]

Signalons ici que plus que d’un gouvernement Ortega, il fallait dès cette époque parler d’un gouvernement Ortega-Murillo. L’épouse du président, qui avait été nommée porte-parole (« directrice des communications ») du gouvernement, assumait en réalité un rôle bien plus vaste, participant aux décisions présidentielles et intervenant dans celles de nombreux ministères. Une place qui lui sera reconnue après 2016, quand elle deviendra officiellement vice-présidente, beaucoup considérant d’ailleurs qu’elle est en réalité la véritable tête de l’exécutif.

Mais l’Eglise reçut un autre gage d’importance. Le 6 octobre 2006, elle avait organisé une grande marche en direction de l’Assemblée nationale, afin de lui demander d’éliminer du code pénal les dispositions excluant l’IVG thérapeutique de l’interdiction générale de l’avortement. Ce à quoi le parlement avait obtempéré quelques jours avant le scrutin, grâce à l’intervention de Daniel Ortega et au vote des députés sandinistes. L’avortement thérapeutique, en cas de danger pour la santé de la femme enceinte ou lorsque la grossesse résulte d’un viol, était autorisé au Nicaragua depuis… 1837 ! Le nouveau code pénal, entré en vigueur en juillet 2008, prévoit une peine de quatre ans de prison pour une femme qui avorte.

Une fois entré en fonctions, le gouvernement d’Ortega a également multiplié les agressions contre le mouvement des femmes. Dans une déclaration du 28 août 2008 répondant aux critiques nationales et internationales, Rosario Murillo dénonça la « distorsion du féminisme, la manipulation de ses bannières, la déformation de ses contenus, le détournement de ses postulats en faveur de la Cause du Mal, un acte cruel et perfide de trahison des véritables intérêts personnels et collectifs des femmes. » Le « faux féminisme sert le modèle néocolonial ; il vit en parfaite harmonie avec les desseins impérialistes (…) il s’appelle contre-révolution » [3]. Dans la foulée, elle lança sa propre organisation, le Mouvement pour la dignité des droits des femmes Blanca Arauz (du nom de la dernière épouse d’Augusto Sandino), qui entreprit de promouvoir le « vrai féminisme », qui respecte le « droit à la vie », reconnaît et encourage le rôle des femmes en tant qu’épouses et mères. Les organisations féministes nicaraguayennes furent alors la cible du procureur général, accusées entre autres de blanchiment d’argent et de propagande en faveur de l’avortement.

D’autres signes de bonne volonté, et non des moindres, avaient été adressés aux forces les plus réactionnaires. Ortega avait ainsi choisi comme son colistier, candidat à la vice-présidence, un banquier ancien responsable politique de la Contra, puis ancien bras droit d’Arnoldo Alemán, Jaime Morales Carazo. Son gouvernement intégra ensuite plusieurs ministres issus du monde des affaires ou de la droite. Et comme le score des sandinistes ne leur donnait pas une majorité à l’Assemblée nationale, ils y légiférèrent en accord avec le PLC (Parti libéral constitutionnaliste) d’Arnaldo Alemán et José Rizo, prolongeant ainsi le pacte de 2000.

Ortega s’était réuni avant le scrutin avec une brochette d’investisseurs étatsuniens, qu’il s’était employé à rassurer, tandis qu’un « pacte de gouvernabilité » avait été signé avec la Chambre de commerce nicaraguayenne, avec l’engagement de respecter le système de libre-marché et tous les droits de propriété. Les députés du FSLN avaient en outre voté en faveur de l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale, signé entre les gouvernements de la région (Costa-Rica, Guatemala, Honduras, Nicaragua, Salvador), les Etats-Unis et la République dominicaine.

Dans le même temps, le candidat sandiniste maintenait sur les tréteaux une rhétorique « anti-impérialiste » et – en reprenant le langage de la doctrine sociale de l’Eglise – de « priorité aux pauvres ». De fait, son gouvernement a ensuite mené certaines politiques sociales qui, si elles peuvent sembler très modestes à un Européen, et ont par ailleurs donné lieu à un clientélisme effréné, avaient été totalement absentes des préoccupations des gouvernements de droite précédents. Dans un sens, Ortega peut ainsi être considéré comme un « social-libéral ».

Ortega-Murillo au pouvoir

Le retour d’Ortega au pouvoir avait été chaleureusement salué par Fidel Castro et Hugo Chávez. Dans le message de félicitations qu’il avait adressé à son « Cher Daniel », le dirigeant cubain déclarait que « cette grande victoire sandiniste remplit notre peuple de joie et discrédite en même temps le gouvernement américain terroriste et génocidaire ». De son côté, Chávez s’était félicité que « les peuples se lèvent à nouveau (…) L’Amérique latine cesse à tout jamais d’être l’arrière-cour de l’empire nord-américain. Yankee Go Home ! Cette terre est la nôtre. C’est notre Amérique » [4].

Rien n’était plus trompeur et d’ailleurs, l’administration de George W. Bush affirma aussitôt sa disposition à travailler avec Ortega. Une position qu’elle confirma par la suite, en considérant selon toute évidence que l’adhésion rapide (dès février 2017) du Nicaragua à l’ALBA (Alliance bolivarienne des Amériques), fondée en avril 2005 par Cuba et le Venezuela, ne représentait nulle contradiction insurmontable.

Au plan économique, le gouvernement Ortega-Murillo a mené une politique « pragmatique », entretenant de bons rapports avec le FMI et les Etats-Unis tout en tirant d’importants bénéfices de son alliance « bolivarienne » avec le Venezuela. Aux premiers, il promit de ne pas toucher aux règles néolibérales et aux intérêts impérialistes ; ce dont ils prirent acte, en reconnaissant qu’un effort en faveur des plus pauvres était nécessaire et compatible avec leurs objectifs. Le FMI et les Etats-Unis, ainsi que d’autres gouvernements impérialistes, apportèrent des centaines de millions de dollars en aides directes, et plus d’un milliard en termes d’abandon de dette. Quant au régime vénézuélien, qui croulait à l’époque sous les dollars des revenus du pétrole, durant les cinq années du premier mandat d’Ortega il consacra 2,2 milliards de dollars – soit davantage que le budget annuel du Nicaragua – à des aides directes et des investissements.

Le Venezuela a ainsi financé un plan « Faim Zéro » ainsi qu’un programme de microcrédit appelé « Usure Zéro », qui ont bénéficié à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il a surtout constitué une société, Albanisa, qui est intervenue dans de nombreux secteurs de l’économie nicaraguayenne. Les aides envoyées via Albanisa « n’ont pas alimenté la trésorerie du gouvernement nicaraguayen, mais directement des comptes contrôlés personnellement par Daniel Ortega. Sans aucun contrôle du FSLN ou de l’Etat, il gérait une caisse noire de 200 millions de dollars annuels, qu’il pouvait utiliser pour résoudre des questions sociales, économiques ou des problèmes politiques. Il pouvait corrompre ou acheter des dirigeants de parti ou des députés (beaucoup étaient à vendre), faire des donations afin d’influencer des ONG ou des responsables religieux, suborner quiconque était demandeur d’argent en échange d’une loyauté politique. L’exemple le plus notable des largesses ortéguistes a été le bonus ‘‘chrétien, socialiste et solidaire’’ de 30 dollars, versé chaque mois à plusieurs dizaines de milliers de salariés du secteur public, un ‘‘cadeau en signe de reconnaissance du commandant Ortega’’. » [5]

Les pétrodollars vénézuéliens ont aussi servi à reconstituer « l’organisation de masse sandiniste » qui s’était étiolée puis avait disparu après 1990. Reprenant le modèle des CDS (Comités de défense sandiniste) et s’inspirant également de l’exemple chaviste, le pouvoir a mis en place, en s’appuyant sur la structure disciplinée des cadres du FSLN, un réseau de Conseils de pouvoir citoyen (CPC) couvrant tous les quartiers et localités, et ayant des fonctions à la fois politiques et « sociales ». Les CPC, formés d’unités de base de 100 personnes, réunies ensuite au niveau local et national dans une structure pyramidale, recevaient des fonds pour l’amélioration ou la rénovation urbaine, ou encore les services sociaux, ses membres bénéficiant à titre individuel de cadeaux en nature ou en espèces et de différents types d’aides (matériaux de construction pour leur logement, accès gratuit à l’hôpital pour des opérations ou des traitements, etc.).

Dans la foulée, le gouvernement a invité les travailleurs du secteur public, les membres des CPC et ceux des syndicats à devenir des « membres volontaires » du FSLN (il y en aurait eu 1,1 million). Une telle démarche, fortement recommandée, était pratiquement obligatoire si l’on voulait obtenir par exemple une embauche ou une promotion dans le secteur public, ou bien une autorisation d’extension d’un commerce. Ce système explique pourquoi, aujourd’hui encore, après la révolte d’avril 2018 et sa répression sanglante, près d’un tiers de la population maintient une certaine loyauté envers le régime.

Lorsque la carotte ne suffisait pas, le régime Ortega-Murillo utilisa le bâton. Les manifestations d’opposants ont ainsi été systématiquement attaquées par des nervis à la solde du gouvernement. Les élus eux-mêmes n’étaient pas à l’abri. Avant les élections générales de 2011, quand une majorité des membres de l’Assemblée nationale semblaient vouloir s’opposer au projet de réforme constitutionnelle autorisant Ortega à briguer un nouveau mandat, le siège du parlement fut encerclé par ses troupes de choc et bombardé de pierres et de bombes agricoles, plusieurs députés se retrouvant séquestrés et molestés, tout cela sous les yeux des forces de police qui assistaient sans réaction à ces événements.

S’y est ajouté le développement d’un véritable culte de la personnalité (les affiches géantes d’Ortega recouvrant Managua et les autres villes du pays), doublé d’une politique de contrôle des médias, par la répression ou le rachat, toujours à l’aide des fonds « bolivariens ». « Entre son élection en 2006 et sa campagne de 2011, le président, sa famille, son parti et Albanisa ont racheté la plupart des chaînes de télévision. En 2005, Ortega et le FSLN ne contrôlaient que le canal 4, mais en juin 2011 ils contrôlaient six des huit chaînes du pays. » [6] C’est à ce moment que le régime a acquis, grâce à dix millions de dollars de fonds vénézuéliens, le canal 8 qui était dirigé par le journaliste indépendant Carlos Fernando Chamorro, ancien directeur du quotidien sandiniste Barricada [7].

En faisant jouer l’ensemble de ces moyens, Ortega-Murillo et leur clique se sont assurés le contrôle des quatre piliers du pouvoir d’Etat : non seulement la présidence mais aussi l’Assemblée nationale, le Conseil supérieur électoral et la Cour suprême. Ils ont remporté les élections de 2011 (en alliance avec deux formations d’origine somoziste, le Parti de la résistance nicaraguayenne et le Parti libéral national) puis celles de 2016. Pour la présidence, Ortega y a été crédité, respectivement, de 62,5 et 72,5 % des voix. L’opposition a contesté la sincérité de ces décomptes – alors que le pouvoir avait interdit, pour la première fois depuis 1990, la présence d’observateurs internationaux.

La révolte d’avril 2018 et la situation actuelle

Etouffée par le clientélisme et la répression, la société nicaraguayenne était aussi gagnée par l’apathie, voire le cynisme. Appuyé sur les trahisons et désillusions ayant émaillé depuis quarante ans l’histoire du pays, le sentiment prédominait qu’il n’y avait rien à faire si ce n’est tenter de s’en sortir individuellement, que la politique est synonyme de corruption et que tous les partis – tous pourris – se valent. Malgré l’irruption d’un fort mouvement social, le sentiment « antipolitique » prédomine encore aujourd’hui, notamment parmi les jeunes qui, il y a un an, sont descendus massivement dans la rue.

La révolte qui a débuté le 18 avril 2018 a eu pour cause immédiate une réforme gouvernementale du régime des retraites, demandée par le FMI et qui conduisait à une augmentation des cotisations ainsi qu’à une baisse de 5 % du montant des pensions. Les retraités, premiers à se mobiliser, ont été vite rejoints par une jeunesse universitaire qui aspire à la liberté, hors du carcan étouffant de ce régime, et à un avenir meilleur – puis par d’autres secteurs de la population.

Deux autres questions avaient, dans la période précédente, attisé le mécontentement. D’une part, le projet pharaonique – et largement illusoire – de construction au Nicaragua d’un nouveau canal transocéanique, doublant celui de Panama, dont le régime espérait tirer des bénéfices substantiels ; Ortega-Murillo en avaient confié la construction et la concession pour 50 ans à l’entreprise d’un milliardaire chinois qui a depuis fait faillite et été lâché par les autorités de Pékin (pour autant qu’elles l’aient auparavant vraiment soutenu) ; les travaux ont donc été interrompus sine die, mais non sans avoir conduit à l’expropriation et à la spoliation de leurs terres de milliers de paysans. D’autre part, la catastrophe écologique qu’a représentée l’incendie géant de la réserve naturelle Indio Maíz, face auquel le régime a fait preuve de la plus grande passivité.

Ces facteurs ont été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » et mis en mouvement la jeunesse, laquelle a entraîné à son tour d’autres secteurs. Cette mobilisation a terrifié le gouvernement, qui a répondu par une répression violente et indiscriminée, perpétrée par la police et l’armée ainsi que les bandes de nervis « sandinistes », au prix – selon les sources – de 150 à 325 morts, d’innombrables blessés et de nombreux emprisonnés, victimes de mauvais traitements et de tortures, sans compter les destructions dont la population a été la première victime. Face à ces manifestations et aux affrontements de rue qui se sont poursuivis jusqu’en juillet 2018, Ortega et Murillo ont dénoncé un complot impérialiste et la main de la CIA. Ils ont été d’autant plus paniqués qu’un mot d’ordre unificateur de la mobilisation était « Ortega y Somoza son la misma cosa » (« Ortega et Somoza sont la même chose »).

La violence de la répression a pour l’instant réussi à mettre fin à l’expression publique du mouvement. De nombreux Nicaraguayens, menacés par le régime, ont dû s’exiler – notamment au Costa-Rica et pour les plus fortunés aux Etats-Unis, parfois dans d’autres pays latino-américains ou en Europe. En octobre 2018, 43 organisations ont constitué un front uni de l’opposition dénommé UNAB, « Unidad national Azul y Blanco » (« Unité nationale Bleu et Blanc », des couleurs du drapeau national). L’UNAB est hégémonisée par son secteur le plus puissant, l’organisation patronale COSEP (Conseil supérieur de l’entreprise privée) et sa coalition l’Alliance civique, laquelle s’est vue confier la représentation officielle de l’UNAB dans les négociations avec le gouvernement. L’Articulation des mouvements sociaux (AMS), qui regroupe une série d’organisations sociales et d’anciens membres des dissidences sandinistes, y occupe une place de partenaire subordonné.

Les impérialismes US et européens, les institutions capitalistes internationales avaient jusque là entretenu de bons rapports avec le régime Ortega-Murillo, comme c’était aussi le cas, dans le pays, du COSEP. La révolte populaire et la déstabilisation du régime, aggravée par la fin des contributions financières du Venezuela – confronté à une situation économique pire encore que celle du Nicaragua –, ont créé une crise ouverte qui a conduit les impérialistes, ainsi qu’une large partie de la bourgeoisie nicaraguayenne, à changer leur fusil d’épaule. Ainsi, Trump et son administration ont récemment découvert l’existence d’un « axe du mal » composé de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua, dont le régime a fait l’objet de menaces spécifiques.

L’Alliance civique et l’UNAB privilégient une politique de négociations avec le régime Ortega-Murillo, en vue d’obtenir une « transition pacifique vers la démocratie ». Aucun des secteurs de l’opposition ne va au-delà de demandes adressées à l’ONU, à l’OEA (Organisation des Etats américains) et à l’Union européenne, de « sanctions » afin de faire plier le régime. Ortega-Murillo s’accrochent au pouvoir, tout en lâchant un peu de lest – ils ont ainsi libéré, en mai 2019, la plupart des prisonniers politiques.

Jusqu’à ce jour, les organisations du mouvement populaire et ce qui tient lieu de gauche dans le pays (dans la tradition social-démocrate des anciennes dissidences sandinistes) restent sous la coupe de la bourgeoisie. En même temps, elles cultivent une idéologie de « non-violence » dont la révolution sandiniste d’abord, l’échec du printemps 2018 ensuite, démontreraient a contrario la nécessité incontournable. En France et ailleurs, la pensée dominante dans les rangs du mouvement de solidarité doté d’une sensibilité de gauche est que « l’objectif est aujourd’hui la démocratie, et pour obtenir la démocratie il faut s’allier avec la droite ».

Voilà en tout cas qui en dit long sur le bilan du sandinisme, comme sur l’ampleur des tâches auxquelles les marxistes-révolutionnaires sont confrontés [8]. Tout ou presque est à reconstruire. L’élément optimiste est que l’on pourra compter, dans cette voie, sur la mobilisation populaire qui tôt ou tard resurgira.

NOTES DE BAS DE PAGE


[1] Voir la dernière partie de notre article précédent, « 1990-2006 – Restauration bourgeoise et intégration du FSLN ».


[2] Sur France Culture Ortega avait également fait devant Obando y Bravo une « confession publique » pour les crimes commis par les sandinistes à l’époque de la révolution. Dans un sermon, le cardinal se référa ensuite à lui comme « le fils prodige ».


[3] Communication reproduite dans la revue Envío, n° 326 de septembre 2008.


[4] Cité par Le Monde, 08/11/2006


[5] Dan LA BOTZ, What Went Wrong ? The Nicaraguan Revolution – A Marxist Analysis, Chicago, Haymarket, 2018, p. 321-322.


[6Ibid., p.342


[7] Et par ailleurs le dernier fils de Pedro Joaquín (dirigeant de la droite anti-somoziste dans les années 1970, assassiné en 1978) et Violeta (membre du Gouvernement de reconstruction nationale en 1979-80, puis présidente du Nicaragua de 1990 au début 1996) Chamorro, l’une des familles les plus riches du pays. Un nombre non négligeable de dirigeants et cadres sandinistes provenait de ces « grandes familles » nicaraguayennes.


[8] A notre connaissance, sur la base des publications et sites d’extrême gauche, deux courants trotskystes auraient aujourd’hui des groupes, ou des militants dans l’exil, nicaraguayens : la TMI (Tendance marxiste internationale) fondée par Ted Grant, ainsi que la LIS (Ligue internationale socialiste) créée récemment par le MST argentin et d’autres groupes.