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    La grande détresse des producteurs de fruits d’été

    agriculture

    Brève publiée le 14 juillet 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://reporterre.net/La-grande-detresse-des-producteurs-de-fruits-d-ete

    Plus de la moitié des surfaces de vergers de pêches et de nectarines ont disparu en 16 ans. Et maintenant, la crise touche les abricots. En cause, la concurrence déloyale de l’Espagne et le changement climatique.

    • Tain-l’Hermitage (Drôme)

    Le producteur balaye d’un regard les branches fournies de petits fruits à la peau duvetée. Il désigne de légères tâches sur l’un ou l’autre. « Cette petite cicatrice, c’est un léger impact de grêle. Celle-ci, c’est la feuille qui a frotté car on a eu beaucoup de vent au printemps. Même si l’abricot est gros, juteux, coloré, à la moindre petite imperfection, les calibreuses à tri optique le dégagent. L’année dernière 18 % de notre production est partie à la poubelle. On m’en a donné 4 centimes du kilo... » Il continue d’inspecter ses abricots. Parle vite, parce qu’il nous reçoit entre deux séances de récolte. Dans une parcelle, il estime que 60 % des fruits sont touchés. Il répète : « 4 centimes du kilo. »L’année prochaine, Damien Badel ne cultivera plus ses dix hectares d’abricotiers. « Je n’en garderai qu’une toute petite partie pour la vente directe », précise-t-il. Pour le reste, il se concentrera sur ses dix hectares de vignes qui lui évitent la faillite. L’agriculteur est installé sur un beau terroir : celui de Tain-l’Hermitage, dans la Drôme.

    Près d’un tiers des exploitations fruitières ont disparu en seulement six ans

    « Jusque dans les années 2000, l’abricot bergeron, c’était le fleuron de la région », se souvient son collègue Pierre Veyrat, quelques printemps de plus. Il est adhérent de la Confédération paysanne, un syndicat critique du modèle agricole dominant. « Aujourd’hui, on ne s’intéresse plus qu’à l’esthétique, au calibre, à la couleur, déplore Damien Badel. Les agréeurs [ceux qui gèrent la marchandise dans les entrepôts] s’en servent pour faire baisser les prix. On ne se préoccupe plus du tout de l’aspect gustatif. » L’arboriculteur estime avoir pourtant joué les bons élèves. « J’y suis allé à fond, j’ai respecté les cahiers des charges imposés par la grande distribution française et européenne, je devais avoir des nuanciers indiquant la couleur de ramassage des fruits. Tout cela pour arriver péniblement à une moyenne entre 50 et 60 centimes du kilo alors qu’il me faudrait au minimum entre 70 et 80 centimes du kilo. Et encore il ne faut pas que je compte l’amortissement du matériel et mon travail. Après on se demande pourquoi je n’ai pas envie de continuer ! Ce que je me demande, c’est pourquoi on a continué aussi longtemps. »

    À la moindre imperfection du fruit, les calibreuses à tri optique le dégagent.

    À regarder les chiffres, l’arboriculture française n’est pas florissante. Selon les statistiques du ministère de l’Agriculture, 29 % des exploitations fruitières ont disparu en seulement six ans, entre 2010 et 2016. Sur la même période, la surface couverte par le verger français a diminué de 7 %… Le chiffre monte à presque 17 % si on remonte à l’an 2000. Les pêchers et nectariniers sont les plus touchés, plus de la moitié des superficies cultivées ont disparu en 16 ans.

    Conséquence logique, « la production de fruits en France est en recul depuis 15 ans », nous informe France Agrimer. De 3,4 millions de tonnes en 2002 elle est passée à 2,8 millions de tonnes en 2016. « Mais elle tend à se stabiliser sur les dernières années », nous rassure l’organisme. Logiquement, les importations augmentent en parallèle et le déficit de la balance commerciale se creuse — elle était de 2,15 millions de tonnes en 2016.

    L’entrée de l’Espagne dans l’Union Européenne a fait chuter les prix des fruits français

    « La crise est structurelle », constate Victoire Genest, directrice de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF). Pour les producteurs de fruits d’été, le début des ennuis est facilement datable : sur les pêches et les nectarines dans les années 90, peu après l’adhésion de l’Espagne à l’Union Européenne (en 1986). « L’Espagne a bénéficié des fonds européens pour subventionner les infrastructures et implantations », raconte Pierre Vulpian, président de la FNPF et producteur de pêches, nectarines et abricots dans la Crau (Bouches-du-Rhône). « Pour les fruits, entre 50 et 60 % du coût de production est représenté par la main-d’œuvre. Leurs salaires sont 30 à 40 % moins élevés que les nôtres, sans compter que l’inspection du travail espagnole n’est pas très regardante sur le respect du droit. Résultat, la production française de pêches et nectarines a été divisée par deux en 15 ans. » « Ils ont planté de manière exponentielle », confirme Pierre Veyrat. « En plus, ils entrent avant nous en production, leurs produits tirent les prix vers le bas dès le départ, puis c’est quasiment impossible de les faire remonter. »

    En jaune, les importations d’Espagne pour les différents fruits. Graphique tiré des « Chiffres clés 2015 fruits et légumes » de France Agrimer

    Pour les pêches, le pic de la crise s’est produit voici dix ans. « Il y a alors eu une prise de conscience des consommateurs qui ont voulu des produits français et différentes mesures sur le prix de la main d’œuvre. Cela a permis de stabiliser les choses », raconte Patrice Vulpian. Désormais, c’est au tour de l’abricot de subir le même sort, « car les Espagnols se sont décidés à planter de l’abricot. »

    Le gros producteur – il exploite plus de 80 hectares de vergers – fustige également d’autres distorsions de concurrence entre la France et ses voisins européens. « En France, il y a une surtaxe sur les produits phytosanitaires [pesticides] qui n’existe pas ailleurs. En plus, certains produits sont interdits. »

    De surcroît, le changement climatique a, lui aussi, déstabilisé les producteurs. « Il y a eu une telle multiplication des conséquences depuis 2012 que je suis en train de tout arracher », déplore Emmanuel Aze, en charge du dossier arboriculture à la Confédération paysanne. Il cultive pêchers, abricotiers et nectariniers dans le Lot-et-Garonne. Joint par téléphone, il énumère les catastrophes : « Il y a de nouveaux ravageurs, comme la drosophile suzukii ou les palombes qui se sédentarisent et mangent les cerises et les petites nectarines au printemps ; il y a aussi une multiplication des gelées printanières. Les pertes ont monté jusqu’à 90 % ces trois dernières années. » La vente directe et sous label bio de ses fruits n’ont pas suffi à compenser les trous dans la trésorerie.

    « On est pris en tenaille entre les effets du dérèglement climatique et la distorsion de concurrence »

    Damien Badel, dans la Drôme, a de son côté observé que « la grêle vient plus tôt, plus tard et plus souvent dans l’année. Elle vient tous les ans alors que quand j’ai commencé, on pouvait enchaîner trois ans sans grêle. » Les producteurs observent aussi une avancée des dates de récolte. Des séries statistiques en Belgique et en France ont montré que l’époque de floraison aurait avancé d’environ sept jours entre le début des années 80 et 2007.

    « On est pris en tenaille entre les effets du dérèglement climatique et la distorsion de concurrence, constate Emmanuel Aze. Nous sommes dans une situation d’étranglement économique depuis les années 90, et on n’a pas le moindre sou à investir dans l’adaptation au climat – sachant que les solutions existent – et les attentes des consommateurs qui veulent des produits plus écologiques. »

    De 3,4 millions de tonnes en 2002, la production de fruits est passée à 2,8 millions de tonnes en 2016.

    « Il faut redonner du sens à notre métier », insiste Pierre Veyrat, refusant la fin des arboriculteurs. Il est en train de transmettre son exploitation, installée à Chanos-Curson dans la Drôme, à ses enfants. Il a bien failli arracher, lui aussi, ses abricotiers. Mais presque par hasard, « il y a cinq, six ans, on s’est mis à la vente directe. On vend à 1,80 euros le kilo, ce qui nous permet d’intégrer dans le prix le coût de renouvellement du verger. Cela nous tire vers le haut pour la qualité, et désormais on y regarde à deux fois avant de traiter. » Il a cependant subi le fort épisode de grêle qui a touché la Drôme le 15 juin dernier, et a perdu 90 % de sa production. « C’est la première fois que toute l’exploitation est impactée. On a reçu des centaines de mels de soutien. On sait que ces consommateurs, on les retrouvera l’an prochain », se rassure-t-il malgré la difficile passe qui s’annonce.

    Selon Damien Badel, dans la Drôme, « la grêle vient plus tôt, plus tard et plus souvent dans l’année ».

    Pour qu’enfin les producteurs de fruit puissent à nouveau vivre de leur métier, il prône une solution défendue par la Confédération paysanne : la mise en place de prix minimums d’entrée des fruits et légumes sur le marché français. Ce prix minimum ne pourrait être inférieur au « prix de revient », à savoir un prix incluant le coût de production ainsi que… la rémunération du paysan. « Cela aurait la vertu de donner des marges de manœuvre aux paysans pour sortir de la problématique des pesticides », estime-t-il. « Ces prix minimums injecteraient aussi de la valeur de l’autre côté de la frontière et contribuerait à une harmonisation vers le haut de l’Europe sociale », appuie Emmanuel Aze.

    L’exercice serait, selon la FNPF, trop difficile. « Il y a un prix différent chaque jour et pour chaque producteur. Construire des indicateurs est à s’arracher les cheveux », estime la directrice Victoire Genest. « Ce n’est pas la question de l’importation en tant que telle qui pose problème, on pourrait s’entendre avec les producteurs espagnols sur le calendrier, pour privilégier en pleine saison le marché intérieur. »

    « Personne n’est gagnant au moins-disant, avertit de son côté Damien Badel. Aujourd’hui, les Espagnols sont forts mais ils vont être confrontés au problème de manque d’eau. Et sur les oranges, ils sont concurrencés par la Tunisie et sont donc en train de connaître les mêmes conséquences que celles qu’ils nous ont fait subir sur la pêche puis l’abricot. »