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    "Les gilets jaunes, une jacquerie qui s’est transformée en révolte"

    Gilets-jaunes

    Brève publiée le 17 juillet 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://www.marianne.net/debattons/entretiens/les-gilets-jaunes-une-jacquerie-qui-s-est-transformee-en-revolte

    Le sociologue Nicolas Framont analyse le mouvement des gilets jaunes huit mois après son début.

    Le 17 novembre dernier démarrait le plus grand mouvement social depuis Mai 68 : les gilets jaunes. Huit mois et 35 actes plus tard, la contestation semble s'éteindre à petit feu. Malgré les mesures obtenues le 10 décembre 2018 et la tenue du Grand débat, les gilets jaunes n'ont pas réussi à faire infléchir la politique d'Emmanuel Macron ni à peser politiquement. Le sociologue Nicolas Framont nous aide à faire le bilan de ces huit mois.

    Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

    Marianne : Déjà huit mois que le mouvement des gilets jaunes a démarré. Quel bilan peut-on en tirer ?

    Nicolas Framont : Il semble bien que le formidable mouvement de résistance, quasi insurrectionnel, qui a fait vaciller Macron pendant plusieurs semaines s'est très largement évanoui. Les échéances électorales ont joué leur rôle habituel d’étouffoir des mouvements sociaux : on a demandé aux gens de régler par les urnes ce qu’il voulait résoudre dans la rue, alors que le format actuel des urnes est favorable aux puissants. Leurs intérêts n’y sont que rarement remis en question. Et c’est particulièrement le cas durant les élections européennes, où l’on élit des représentants ayant peu de pouvoir, et où cette fois-ci particulièrement les candidats du président était avantagées par l’énorme campagne électorale de fait qu’il a mené au frais du contribuable lors de son "grand débat".

    Un grand débat dont, soit dit en passant, il ne reste rien : nous étions nombreux à le dire dès le début, les Français ont exprimé leur scepticisme, mais la presse a relayé une initiative soit disant inédite. Et ce, alors qu’elle est aussi originale que la mise en place d’une boîte à idée devant la machine à café d’une grande entreprise, et aussi démocratiquement opérante.

    Les gilets jaunes ont dénoncé l’injustice de notre système fiscal, favorable aux riches comme leur bonne santé financière actuelle le montre, la monopolisation de notre système politique par quelques uns et enfin, l’injustice grandissante de notre système économique.

    Toujours est-il que par le truchement d’une élection aux dès pipés, où l’on rejouait la même opposition vaine et surjouée entre méchants populistes et gentils progressistes que d’habitude, et à laquelle les classes populaires ne participent que très peu, les principaux commentateurs ont décrété le mouvement des gilets jaunes terminé et la légitimité du pouvoir renforcé. Et ce, alors même que la moitié des gens n’ont pas voté et que les partisans du président rassemblent moins de 15% du corps électoral. Soit dit en passant, je suis sidéré de la façon dont une petite baisse de l’abstention a pu faire en sorte que le sujet soit totalement évacué : "Chouette, seulement 50% des gens se sont abstenus !" C’est dire le peu d’attention réellement portée à la question de la légitimité populaire du résultat d’un scrutin.

    Bref, la phase ouverte par les gilets jaunes en novembre dernier s’est certainement refermée. Ça ne veut pas dire qu’elle est terminée à jamais, bien au contraire : "si l’idée trouve vie, parce que l’histoire l’a trouvé juste, elle continue de vivre", disait le meneur de grève américain Joseph Ettor lors de son procès pour sédition en 1912. A l’époque, l’idée qui venait de trouver vie dans les industries du monde occidental, c’était l’injustice des conditions de travail et de l’exploitation des hommes, femmes et enfants.

    Aujourd’hui, l’idée n’est pas fondamentalement différente : les gilets jaunes ont dénoncé l’injustice de notre système fiscal, favorable aux riches comme leur bonne santé financière actuelle le montre, la monopolisation de notre système politique par quelques uns, comme l’avait montré l’ascension phénoménale de Macron, gonflée aux dons et aux Unes dithyrambiques, et enfin l’injustice grandissante de notre système économique, qui malmène les plus pauvres, les plus précaires et l’ensemble des ouvriers et employés qui travaillent durs mais ne reçoivent pas grand chose. Il est évident que des constats aussi criants ne peuvent mourir avec une séquence de mouvement social, qui n’est qu’une étape.

    C’était devenu une révolte globale, mais ce n’était pas encore une révolution.

    Après huit mois, est-il enfin évident de qualifier le mouvement ? Poujadisme, jacquerie ou révolte ?

    On peut procéder par élimination : le mouvement des gilets jaunes n’était pas poujadiste. Historiquement, le mouvement poujadiste est celui des petits et moyens commerçants qui protestaient contre les impôts et la concurrence déloyale des grandes surfaces. Par extension, le terme est devenu une façon de dénigrer des mouvements sociaux, lorsqu’ils sont jugés corporatistes – c’est-à-dire défendant égoïstement les intérêts d’un secteur ou d’un métier – ou conservateurs – refusant l’avenir radieux que des élites bienveillantes prévoient pour eux. Or, le mouvement des gilets jaunes était un mouvement populaire, dans tout ce que ça a de différenciant par rapport à la bourgeoisie, grande et petite : le mépris social dont ils ont été victimes montre bien qu’il s’agissait d’un espace politique dans laquelle les dominants ne se retrouvaient pas, et qu’ils jugeaient négativement. Quant aux commerçants, ils ont été utilisés contre les manifestants – les médias ont beaucoup pleuré sur les "petits" commerçants des Champs-Élysées à Paris.

    On pourrait peut-être dire que le mouvement des gilets jaunes est une jacquerie qui s’est progressivement transformée en révolte. Au départ, il s’est agi de contester une seule taxe – sur le gazole. Puis on s’est mis à contester le système fiscal dans son ensemble. Parce que les gens se sont retrouvés, ont parlé, ont exprimé leurs difficultés face aux caméras sans filtre ni mise en scène à la M6, ils se sont mis à se scandaliser du faible niveau des salaires et des prestations sociales. Puis, parce qu’ils étaient méprisés, peu entendus et réprimés avec une violence inédite par la police, ils se sont mis à critiquer le système législatif, exécutif et judiciaire.

    C’était donc devenu une révolte globale, mais ce n’était pas encore une révolution. Pour qu’une révolution ait lieu il faut des forces de propositions, des cadres d’action et un récit théorique commun. Tout ça était en construction chez les gilets jaunes, mais avec une forte hétérogénéité interne, entre forces radicales de droite et forces radicales de gauche – même si ce n’était pas du tout formulé comme ça, on trouvait de ça dans les gilets jaunes.

    Alors que le mouvement rejette la politique et refuse toute représentation, beaucoup de gilets jaunes ont rejoint des listes électorales (Cauchy, Barnaba, etc.). Qu’en pensez-vous ? Les gilets jaunes ont-ils servi l’opposition à Macron ?

    Chaque mouvement social engendre son lot d’ambitieux qui se disent qu’avec l’étiquette acquise dans la lutte ils peuvent négocier une jolie place dans les forces existantes, et jouer un rôle politique quel qu’en soit le sens. Hier Cohn-Bendit, aujourd’hui Barnaba : les girouettes opportunistes sont une constante dans l’Histoire. Quand des gilets jaunes ont choisi une voie politique existante, ils ont été directement conspués et exclus de fait. Donc ces phénomènes individuels ne disent rien du mouvement, qui a conservé sa méfiance incroyable envers le système politique actuel, accusé de vider les individus de leurs idées et de leurs rêves. Sociologiquement, ce n’est pas un soupçon dénué de tout fondement.

    Coté opposition politique, il est clair que la France Insoumise n’a pas bénéficié électoralement des gilets jaunes. Ça peut sembler un peu injuste parce que ses militants ont soutenu dès le début le mouvement. Mais quelque chose n’a pas pris. C’est compliqué pour les formations politiques de gauche radicale d’adopter un vocabulaire et une manière d’être qui parle à un électorat comme celui des gilets jaunes, la France populaire. Cela fait plus de dix ans que les forces politiques antilibérales et anticapitalistes tentent de se détourner des vieux folklores pour pouvoir mobiliser en masse, avec divers formules politiques et organisationnelles : collectifs antilibéraux en 2005, Front de gauche en 2012, France Insoumise en 2017. Désormais ce camp politique débat autour la question de son attitude passée à l’égard des gilets jaunes, et de la façon de s’adresser à ces électeurs, tout en ménageant les "classes moyennes" (un terme souvent utilisé pour parler gentiment de la bourgeoisie petite et moyenne). Forcément, c’est compliqué.

    L’extrême droite a-t-elle bénéficié des gilets jaunes ? On a l’habitude de dire que les colères qui ne trouvent pas de débouché se transforment en vote Front national, Rassemblement national désormais. Or, le RN termine premier comme lors de la précédente élection européenne. Sans doute parce que sur cette élection-là, c’est la seule force qui a un discours à peu près clair (et encore). N’oublions pas de préciser qu’historiquement, dans tous les pays où le fascisme a fini par triompher, c’était parce que les élites choisissaient de soutenir la peste brune pour éviter le péril rouge. D’Hitler à Bolsonaro, ce sont les élites politiques et économiques qui ont fait basculer les pays. Donc on serait bien mal avisé de faire porter le chapeau aux gilets jaunes pour les succès électoraux du RN quand c’est le MEDEF qui invite Marion Maréchal-Le Pen à son université d’été (avant de se raviser face aux critiques).

    Le mouvement des gilets jaunes est un mouvement qui a redécouvert la lutte des classes, mais qui n’en voit pas forcément toutes les facettes, notamment les vrais responsables.

    Beaucoup ont parlé d’un retour de la lutte des classes. Avait-elle réellement disparu ?

    Non, elle n’a jamais disparu dans les faits. Après la Seconde Guerre mondiale, les conquêtes sociales obtenues grâce à des forces croyant en la lutte des classes ont permis de réduire un peu sa violence. Par une socialisation partielle de la valeur créée par le travail – la sécurité sociale –, par une réglementation plus forte du travail forçant de meilleures rémunérations, et enfin par la nationalisation des grandes ressources, les empires financiers de l’avant-guerre ont pu être jugulés, et le niveau de vie de l’ensemble de la population augmenté, réduisant les écarts.

    C’est ce qui a fait dire à des sociologues un peu pressés, dans les années 1970, que les écarts sociaux allaient progressivement se réduire et que la lutte des classes allait céder sa place à une grande et prospère classe moyenne, avec un petit peu de pauvres d’un coté, "les exclus", et un peu de riches de l’autre, les "très riches". Une telle situation n’est jamais advenue. A partir des années 1990, les inégalités ont à nouveau augmenté. En détruisant le modèle social et de service public d’un coté et en augmentant les gains du patronat et des actionnaires de l’autre, les gouvernements successifs ont refait de la guerre des classes une violente réalité. "Mais c’est ma classe, celle des riches, qui la mène et qui est en train de la gagner ", disait le milliardaire américain Warren Buffett.

    Macron, candidat des riches donateurs, est devenu le président des riches contribuables : en à peine deux ans, il a pu réduire considérablement l’imposition des grandes fortunes et du capital. Traînés dans la boue des mots méprisants et des coupes budgétaires, les ouvriers et les employés voient leur situation se dégrader. Et ce, alors même que le chômage diminue : ce qui fait dire aux journalistes bien nourris que les choses vont mieux, alors que c’est seulement que la précarité remplace le chômage, et que celui-ci est de plus en plus cruellement limité.

    La survenue du mouvement des gilets jaunes est venu confirmer un fait sociologique majeur de ces dernières années : depuis au moins 2008, le sentiment de conflictualité de classe n’est plus l’apanage des riches (les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot ont bien montré que les riches se vivent comme partie prenante de la lutte des classes). Alors que dans les années 1990, la plupart des ouvriers et employés se définissaient comme faisant partie d’une grande classe moyenne (alors que ce n’était pas réellement le cas), ils sont de plus en plus nombreux à se vivre comme une classe populaire spoliée.

    Attention cependant, parler d’un sentiment de lutte des classes, ce n’est pas nécessairement évoquer des vieux films en noir et blanc, avec occupation d’usine, drapeaux rouges au vent. Par exemple, je trouve que les gilets jaunes ont peu critiqué le monde de l’entreprise et s’en sont peu pris au patronat, pourtant responsable de leurs faibles revenus. C’est à l’État qu’on s’en est pris, et c’est lui qui compense, par ses prestations sociales comme la prime d’activité, les marges que les actionnaires se font grâce aux bas salaires. Une chose qui m’a pas mal marqué – et désolé – c’est que parmi les revendications des gilets jaunes on trouvait souvent la "baisse des charges pour les petites et moyennes entreprises". Déjà, c’est déjà le cas, les PME ne payent presque plus de cotisations sociales sur les salaires, mais en plus c’est oublier que l’emploi français est surtout le fait de grosses entreprises qui se portent fort bien et qui pourraient mettre davantage la main au portefeuille pour financer, par les cotisations, notre protection sociale collective.

    Le mouvement des gilets jaunes est un mouvement qui a redécouvert la lutte des classes, mais qui n’en voit pas forcément toutes les facettes, notamment les vrais responsables. On aura beau mettre tous les députés au SMIC, ce n’est pas cela qui permettra la redistribution des richesses, au moment où les très riches français sont ceux dans le monde qui voient le plus leur revenus augmenter. Et il existe aussi toute une "classe moyenne" qui coopère activement à cet état de fait et en retire les fruits. Ce sont des éléments à considérer, sous peine de tourner en rond. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est pour moi ce qui fait la différence entre une révolte et une révolution. Ce n’est cependant que le début.

    Une jonction entre la France populaire et les syndicats est-elle encore possible ?

    Justement, dans un monde idéal (enfin idéal pour les classes populaires, pas pour le patronat et leurs actionnaires), les syndicats auraient proposé des cadres d’action et de réflexion à ce mouvement de révolte. Ils auraient permis d’amener la conflictualité sociale vers les entreprises, là où se crée et se répartit mal les richesses, là où on souffre et où l’humiliation des classes populaires comme des autres est souvent vécue. Ils auraient pu constituer les moteurs de réflexion permettant aux manifestants de pouvoir se former, discuter, élaborer une théorie politique susceptible de permettre la victoire et de préparer le monde d’après. Car après tout, lorsque la classe prolétaire du XIXe siècle et début XXe s’est constituée en classe agissante, elle l’a fait dans le cadre des syndicats et de l’organisation sur le lieu de travail, pas à travers des partis politiques qu’elle jugeait bourgeois, peu fiables et trop liés aux institutions pour permettre de vraiment changer la donne.

    Les syndicats ne sont pas les forces vers lesquelles se sont tournées les personnes littéralement exaspérées et à bout de nerfs qu’étaient les gilets jaunes lorsqu’ils se sont retrouvés pour la première fois sur les ronds-points.

    Et l’Histoire montre que cette défiance fut justifiée dans de nombreux pays où les révolutions mirent des partis au pouvoir, finalement contre le peuple. Ou bien le syndicat était la force mobilisatrice en symbiose avec le parti. Toujours est-il que les syndicats furent pendant des décennies les pièces maîtresses des mobilisations populaires parce qu’ils agissaient à l’endroit où les gens passent le plus clair de leur journée et construisent en grande partie leur identité de classe : le travail. Quand on y pense, c’est symptomatique que les médias aient toujours demandé aux gilets jaunes s’ils comptaient fonder un parti et non un syndicat, on a complètement oublié le rôle de ce mode d’action tant il s’est décrédibilisé aux yeux de la majorité des gens.

    La révolte des gilets jaunes s’est faite sur les ronds-points parce qu’elle ne pouvait pas se faire sur les lieux de travail. Désormais verrouillées par des directions qui exercent une pression sans pareil sur les salariés (franchement, de quelles libertés élémentaires disposent les salariés d’un call center ou d’un entrepôt Amazon ?), les entreprises permettent d’autant moins la mobilisation sociale que les syndicats y sont affaiblis, parce qu’ils ont été affaiblis mais aussi parce qu’ils se sont affaiblis eux-mêmes, par des logiques de bureaucratisation et de déconnexion de la société. Pourtant à l’avant-scène de toutes les grandes mobilisation sociale des dernières décennies – 1995, 2006, 2013, 2016 … – les syndicats ne sont pas les forces vers lesquelles se sont tournées les personnes littéralement exaspérées et à bout de nerfs qu’étaient les gilets jaunes lorsqu’ils se sont retrouvés pour la première fois sur les ronds-points. La "jonction" ne pouvait dès lors n’être qu’en faveur des syndicats : déjà ringardisés par le mouvement, ils pouvaient espérer y trouver un second souffle, tel un mot d’excuse pour les retraités, employés et ouvriers qui ne se sentaient pas représentés par eux. Et ce fut non, y compris de la part de la CGT.

    Si les syndicats actuels n’ont très certainement pas été à la hauteur de l’époque, ça ne veut pas dire que l’idée même de syndicat – c’est à dire une force organisatrice et mobilisatrice des salariés sur et autour de leur travail – est morte avec les gilets jaunes. Bien au contraire, des gens qui sont mal payés, voient leur protection sociale diminuer et trouvent cette société d’inégalité injuste auraient de belles choses à faire avec un syndicat – qu’on l’appelle ainsi ou autrement. Une force mobilisatrice qui porte la voix de cette conscience de classe en construction, qui se cherche des méthodes et des objectifs et qui parle enfin la langue de celles et ceux qui souffrent et pas de ceux qui pensent à la place d’eux et elles, c’est un projet à la hauteur de l’époque, je crois.