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    Seules les plantes ont besoin de racines, tandis que les femmes et les hommes veulent se faire pousser des ailes

    Brève publiée le 12 août 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/08/09/seules-les-plantes-ont-besoin-de-racines-tandis-que-les-femmes-et-les-hommes-veulent-se-faire-pousser-des-ailes/

    Pour S. et V.

    La première fois que j’ai entendu parler d’Yitzak Litvak c’est à Nice dans un appartement situé non loin de l’hôtel où je logeais. Il était à la fois bien présent et pourtant déjà assassiné (« Ligoté, le corps du professeur Yitzhak Litvak gisait sur le lit défait », 1987). C’est la force de la littérature de permettre cette interpénétration des temporalités, comme par ailleurs l’activation de personnages en ressemblance non fortuites.

    Sauf erreur, il n’y avait pas de musique en cet fin d’après-midi là. J’invite cependant les lectrices et les lecteurs à écouter une pièce de Bela Bartok avant d’ouvrir l’ouvrage. Iels découvriront plus tard pourquoi…

    Cordoue-Tolède (1157-1180) en prologue, une rencontre avec de jeunes Khazars. Le temps oublié ou maquillé par les histoires modernes construites rétrospectivement « exploitant des traditions anciennes, les retournant sur elles-mêmes, leur conférant une signification nouvelle, tout en se prévalent de s’inscrire directement dans leur lignée »…

    Pour débuter, une histoire que certain·es, par mollesse d’esprit, désignerait comme juive.

    « Vous connaissez l’histoire de la compétition entre le FBI, le KGB et le Shabak pour attraper un lapin dans la forêt ?

    Au bout d’une demi-heure, les trois agents sortent d’entre les arbres. L’américain et le Russe ont chacun un lapin en main, l’Israélien, en revanche tient un écureuil. « C’est quoi ça ? » lui demandent les deux autres. « Il a avoué qu’il était un lapin au cours de l’enquête »

    Des meurtres, du sexe, des services secrets, des universitaires et des recherches… Ne comptez pas sur moi ni pour flairer et poursuivre des pistes, ni pour réaligner les temps de 1987 à 2007, ni vous guider sur les routes de Tel-Aviv à Jaffa ou dans les rues de Paris.

    Shlomo Sand nous plonge dans des réalités de la société israélienne, les mythes et les fantasmes – dont le récit biblique – qui la structure, le groupe révolutionnaire « Le Flambeau », le milieu universitaire, les services secrets, les liens invisibles qui lient les institutions dans le clandestin, des ami·es, des amant·es et des traitres…

    Un policier, « un étranger au sein de la police », son histoire dans l’histoire, ses souvenirs et ses convictions, « Il n’avait jamais compris pourquoi on respectait ceux qui s’adressent à Dieu dans la prière et que l’on traite de fous ceux qui affirment que Dieu leur a parlé », sa capacité à saisir et douter…

    Des livres publiés dont le volumineux L’empire khazar du VIIe au XIIIe siècle, des portraits de femmes et d’hommes sculptés finement au scalpel et d’autres dans leurs méprisables préjugés et mesquins intérêts, la rhétorique révolutionnaire « empreinte de religiosité », la réinterprétation permanente contre l’immobilisation et la fixation, le double et les variations qu’il permet, les descendant·es de descendant·es d’ancêtres, le puzzle dont les morceaux ne s’accordaient pas tout à fait, les entrailles de la guerre en permanence, ce gant de fer de la raison « qui finissait toujours par maitriser l’imagination » et chez l’auteur les plats épicées mêlant imagination et réflexion, le faux coupable pour (dé)raison-d-état, la Nakba qui n’a jamais pris fin, une lettre et des documents « si tu veux bien » signée le Khazar rouge, des personnages laissé es comme en jachère…

    Vingt ans, une histoire se répète, un filament nouveau colore des fils anciens. Certains personnages dessinés par Shlomo Sand sont particulièrement séduisant·es par leurs oscillations ou leur intégrité.

    Des passés, les temps du prosélytisme, le royaume judéo-yéménite, l’ancien mythe chrétien de la « Dispersion », le monde universitaire et « les semi-mensonges transformés en lieux communs », le récit imaginaire et le mythe national, Yitzak Litvak enfoui sous terre et cette part de lui-même désormais conservée dans le cloud, les relations d’ordre religieux à des lieux et leur accaparement exclusif, le récit d’un nouveau genre généré par l’addition d’« un Khazar rouge, une étudiante gauchiste et un Yéménite bien roulé », une piste avant de passer à la suivante, la possibilité de « remonter lentement en arrière pour comprendre les autres meurtres », celles et ceux qui peuvent être tué·es et la doctrine bafouée « en aucun cas, on ne tue des juifs »…

    2008, la parution d’un essai rédigé « collectivement » par les deux assassinés à vingt ans d’intervalle et par une étudiante devenue professeure, l’amour envers la « gazelle » ou le « faon »…

    L’érudition et l’ironie mises au service de la création littéraire pour le plus grand plaisir de la lectrice et du lecteur. Un roman qui vous entraine bien plus loin que la résolution d’énigmes meurtrières. Une incitation à percer les nuages des fumigènes qui obscurcissent nos vues, à questionner l’invention du passé.

    « Vous savez pourquoi Dieu n’a pas été admis au professorat ?

    Non…

    Parce qu’il n’a écrit qu’un seul livre en hébreu, et qu’il n’est même pas certain qu’il en soit réellement l’auteur. »

    Shlomo Sand : La mort du khazar rouge

    Seuil, Paris 2019, 284 pages, 21 euros

    Didier Epsztajn


    De l’auteur :

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