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1917: la révolution russe, naissance d’un modèle anticapitaliste

1917

Brève publiée le 24 août 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.anti-k.org/2019/08/24/histoire-1917-la-revolution-russe-naissance-dun-modele-anticapitaliste/

Alternatives économiques, 22 août 2019

Avec la naissance de l’URSS, l’idéal prôné par les socialistes du début du XXe siècle se trouve dévoyé au profit d’une dictature. Pendant trois quarts de siècle, pour beaucoup, au Nord comme au Sud, le système soviétique n’en paraît pas moins être une alternative possible au capitalisme.

Après la révolution russe de 1917, la fiction de la réussite économique et des bienfaits du régime de parti unique est désormais défendue haut et fort par des communistes qui peuvent se prévaloir de la seule révolution victorieuse. D’autant que les socialistes de chacun des grands pays belligérants de la Première Guerre mondiale, qui ont soutenu « leurs capitalistes » pendant le conflit, n’apparaissent plus comme une force résolument opposée au système en place. Dans les années 1930, la croissance de l’industrie soviétique planifiée par Staline est regardée avec envie par des pays capitalistes en plein marasme. Dans ces mêmes années, la lutte antifasciste, puis le rôle décisif que joue l’URSS lors de la Seconde Guerre mondiale dans la défaite du nazisme 1 accroissent encore le prestige de ce pays qui passe alors, pour une grande partie de l’opinion publique, pour « la patrie du socialisme ».

L’idéal socialiste serait donc incarné par une des pires dictatures qui soit. Certes, au début du siècle, le parti bolchevique de Lénine se réclamait de la même théorie marxiste et préconisait les mêmes mesures économiques que la plupart des autres tendances du socialisme russe et international. Pourtant, le socialisme était aussi porteur d’un fort idéal démocratique.

Abolir la propriété privée

La théorie, tous – ou presque – vont la chercher chez Karl Marx et Friedrich Engels. Ils y trouvent surtout une philosophie de l’histoire, une description, une analyse approfondie et une condamnation militante du système capitaliste. Mais la définition de l’avenir socialiste y est extrêmement sommaire. Pour Marx, c’est l’économie, et particulièrement son régime de propriété (le « mode de production »), qui façonne la structure de la société en classes sociales. Ce sont les contradictions au sein d’un mode de production donné qui entraînent la lutte des classes, moteur de l’histoire. Ainsi, dans le système capitaliste, les capacités de production sont entravées par la propriété privée des usines, qui conduit à une concurrence acharnée, à l’anarchie, à des crises et à un immense gâchis.

Ce système mène aussi à la prolétarisation des masses, à leur exploitation et à l’accentuation de la lutte de la classe ouvrière. Le manifeste du parti communistede Marx et Engels assigne ainsi au prolétariat un rôle central : « La première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie. » Notons que ce prolétariat, aux yeux de Marx et d’Engels, doit alors constituer l’écrasante majorité de la population, la petite propriété ayant été laminée par la concentration capitaliste.

« Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie » – Friedrich Engels

Dès lors, quelle sera sa politique économique ? Engels la résume dans Socialisme utopique et socialisme scientifique : « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives. » Puis il précise : « Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. »

Se référant aux écrits de ces maîtres à penser, les socialistes font donc de l’abolition de la propriété privée des principaux moyens de production et d’échanges la clé de voûte de leur politique économique. Ainsi, Jean Jaurès demande que « la grande propriété capitaliste, propriété des mines, des usines, des verreries, des hauts fourneaux, des chemins de fer, des tissages, de toutes les industries, au lieu d’appartenir à une classe privilégiée, appartienne à toute la communauté nationale […]. Voilà quel est notre but » (La revue socialiste, 1895).

Mais l’Union soviétique, née d’un coup d’Etat minoritaire dans le pays le plus arriéré d’Europe, ne peut servir de terrain d’expérience au socialisme, qui suppose un haut degré de développement du capitalisme et un prolétariat majoritaire. Surtout, la mise en place de la dictature du parti bolchevique préexiste à celle d’une économie socialiste qui ne se développe d’abord que dans les conditions particulières de la guerre civile. Elle redonnera même un peu d’espace au marché durant la « nouvelle politique économique » (NEP) au début des années 1920, tout en permettant à Staline d’installer sa dictature personnelle après la mort de Lénine en 1924.

Les mérites du projet socialiste

L’économie prétendument socialiste ne se met définitivement en place qu’après 1928, à travers les grands plans quinquennaux qui donnent la priorité à l’industrie lourde ainsi qu’avec la collectivisation forcée des campagnes, dans la plus grande violence (assassinats, déportation, travail forcé dans les camps, famine). En outre, le stakhanovisme 2 combine déshumanisation taylorienne du travail et dictature politique.

Le projet socialiste, d’un scientisme naïf, se trompait sur les vertus souveraines de l’étatisation et de la planification

Le projet socialiste, d’un scientisme naïf, se trompait sur les vertus souveraines de l’étatisation et de la planification. Ses présupposés (paupérisation, disparition des classes moyennes, unité du prolétariat devenu majoritaire, effondrement fatal du capitalisme, etc.) étaient déjà invalidés par l’évolution réelle de l’économie et de la société, comme l’avait lucidement souligné Eduard Bernstein dès 1899 dans Les présupposés du socialisme et les devoirs de la social-démocratie3. Ce projet n’a pu être démocratiquement mis à l’épreuve et se transformer.

Ses mérites ne doivent cependant pas être oubliés : il soulignait fortement l’échec de l’autorégulation par le marché, il posait les problèmes de justice, d’inégalité et de démocratie sociale, et réclamait des choix de production comme une définition des besoins. Autant de points qui, aujourd’hui où le salariat est massif, où chômage et précarité sont de retour y compris dans les pays développés, où le modèle de croissance de ces pays doit impérativement changer pour être écologiquement supportable, sont toujours d’actualité.

GÉRARD VINDT

  • 1.Le pacte Hitler-Staline d’août 1939 et le partage secret de la Pologne sont relégués au second plan par le sacrifice de 20 millions de Soviétiques durant la guerre.
  • 2.Du nom d’un ouvrier sidérurgiste soviétique célèbre dans les années 1930 et 1940 pour avoir dépassé dans de fortes proportions les rendements moyens fixés à la main-d’oeuvre ouvrière par les objectifs du plan quinquennal. Le stakhanovisme est devenu le symbole de l’accélération volontaire des cadences destinée à montrer le soutien de la main-d’oeuvre ouvrière au régime stalinien.
  • 3.Socialiste réformiste, partisan d’une révision de la doctrine marxiste, Eduard Bernstein fit alors l’unanimité contre lui.