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    Espagne. Renaissance du "felipismo", longue vie au "pedrismo"

    Espagne

    Brève publiée le 18 septembre 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://blogs.mediapart.fr/antoine-montpellier/blog/170919/espagne-renaissance-du-felipismo-longue-vie-au-pedrismo-1-par-maestre

    En une tribune pratiquant une déconstruction iconoclaste rare de ce que le socialiste Pedro Sánchez voudrait poser sur le paysage politique espagnol comme le summum du bon sens moderne près de chez vous, on nous rappelle ci-dessous qu'il nous donne en fait un remake daté qui ne prend plus. Ou qui ne devrait plus prendre...

    Pedro Sánchez est en train de calquer le processus de dissolution idéologique qu’avait subi le PSOE avant les élections de 1982 et la substitution du socialisme par le « felipismo ». Habemus « pedrismo ».

    Antonio Maestre

    eldiario.es 15/09/2019

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    Le PSOE est idéologiquement une entité éthérée, fuyante, glissant aux frontières des rives de la pensée politique toute à la recherche du meilleur endroit où s’ancrer afin de partir à l’assaut du pouvoir. C’est un être habile, rampant sur l’échiquier politique et épiant l’occasion de profiter des erreurs de ses adversaires pour coloniser de nouvelles positions. Un parti ayant réussi à devenir, par un effort méritoire bien payé en retour, le parti organique de la Transition n’hésitant pas, toute honte bue, à chanter l’Internationale et à lever le poing dans la pose esthétique de son raffermissement, mâtiné de marketing, électoral. Une vraie bête politique. Fort méritante.

    Pedro Sánchez est en voie de transformer sa vie publique en un revival du processus qu’a connu le PSOE de 1979 à 1982, en tirant profit de la conjoncture et du contexte que nous vivons en ce moment. Les analogies historiques, en tenant compte logiquement de la différence des contextes, ici sur quarante ans, permettent de comprendre les comportements hérités chez un homme de parti, nourri au sein et grandi dans une organisation comme le PSOE, où la culture politique est asservie aux us et coutumes du militantisme organique. Et, en certaines occasions, se configure totalement acritique. Pedro Sánchez est en train de calquer le processus de dissolution idéologique qu’avait subi le PSOE avant les élections de 1982 et la substitution du socialisme par le « felipismo ». Habemus « pedrismo ».

    Il y eut, sur la période qui court de 1979 à 1982, des circonstances sociales et politiques qui, pour l’essentiel, se reproduisent actuellement. L’irruption d’un concurrent idéologique [du PSOE], qui jouait des coudes pour prendre place sur le même spectre idéologique, une dérive à droite de ses adversaires politiques qui se lançaient dans une course à l’échalote pour se gagner l’électeur centriste, la crainte d’une régression de la démocratie sous la poussée de l’extrême droite et, enfin, l’instabilité politique.

    Le tournant de la modération

    Les partis et leur idéologie n’existent pas en eux-mêmes mais par la configuration induite par leur rapport à la position de leurs adversaires. Surtout ceux qui ont l’expérience du pouvoir et la connaissance de la puissante capacité de resserrement des liens des responsables, des cadres et des militants autour de la figure du leader que génère ce pouvoir. Le PSOE est l’un des partis qui opère le plus de tournants et qui détermine son orientation en fonction de l’action politique de ses opposants.

    Nous partons de la prémisse, peut-être incorrecte, selon laquelle pour qu’il y ait tournant il faut qu’il y ait voyage idéologique vers un lieu distinct de celui d’où l’on part. Donnons crédit à l’idée que la position discursive de Pedro Sánchez, à partir de sa lutte contre les élites de son parti et l’empire médiatique de Prisa (2), est un positionnement de gauche qu’il a relégué aux oubliettes une fois arrivé au Gouvernement. La raison fondamentale de ce tournant est qu’il a désormais son gouvernement, qu’il n’a besoin de convaincre personne de son « progressisme » car il a déjà atteint son objectif fondamental. Mais il y a, en outre, deux raisons fondamentales à l’apparition de ce mouvement tel qu’il s’est produit aussi dans les années antérieures à la victoire de Felipe González en 1982. La concurrence exercée, sur sa gauche, par un autre parti [du temps de Felipe González, le PCE auréolé de sa lutte de terrain contre la dictature, aujourd'hui Unidas Podemos, un bref temps porté par la dynamique des Indigné.e.s] qui lui dispute l’espace politique, rend nécessaire qu’il utilise un ambitieux discours de gauche permettant d’affaiblir au maximum une possible déperdition d’électeurs vers Unidas Podemos. Mais ce discours est seulement rhétorique et esthétique, qui a sa raison d’être dans la nécessité d’occuper un espace [à gauche] que [le PSOE] avait abandonné.

    Avant les élections de 1982, le tournant de la modération avait été précédé de la dissolution de l’UCD (3) et l’abandon, qui en avait résulté, des postulats centristes – si tant est qu’une telle chose ait existé à cette époque -. La droitisation [du courant centriste (4)] avait laissé un espace libre que Felipe González appréhenda comme le lieu qu’il attendait depuis longtemps, en fait depuis l’abandon du marxisme [par son parti] lors du Congrès Extraordinaire de 1979. Nous vivons un moment similaire. Ciudadanos [Citoyens en français] a libéré un espace [celui du centre] (5) que Pedro Sánchez veut occuper pour se renforcer et abandonner la rhétorique de gauche en laquelle il ne croit pas. Le « pedrismo », à l’instar du « felipismo », doit donner vie à une esthétique progressiste tout en renforçant l’idée du respect absolu dû au dogme du libre marché. Apparaître de gauche pour boucher l’espace à gauche et toujours regarder à droite. Comme le disait Enrique Tierno Galván, le dirigeant du Partido Socialista Popular en 1979, dans son opposition au « felipismo » avant qu’il ne s’impose : « Nous voulons changer radicalement, politiquement et culturellement la société et la social-démocratie ne veut pas que ces changements se produisent ».

    La peur de l’extrême droite et la garantie de la stabilité

    La victoire du PSOE en 1982 s’est forgée aussi grâce à la peur d’un retour en arrière [vers la dictature] que suscita le coup d’Etat du 23 février (6) dans diverses couches de la société. Felipe González réussit à rassembler beaucoup de secteurs de la population, y compris ceux qui avaient des intérêts de classe contradictoires mais considéraient que le PSOE était le seul capable de mener à bien une démocratisation effective du pays. La peur de l’extrême droite et d’une régression sur les acquis de la démocratie fonctionnèrent comme des facteurs de cohésion lors des élections. Il est inutile de souligner les similitudes qu’entretient avec ces circonstances passées la stratégie de la « centralité axiale » (7) mise en œuvre par Pedro Sánchez aux dernières élections (8), un élément qui est directement lié au parallélisme suivant. Le PSOE de Pedro Sánchez essaye de se poser comme le seul acteur possible garantissant la stabilité dont a besoin le pays dans une situation incertaine qui a pris la forme d’un cycle de trois ans [2016-2019], similaire à celui qui conduisit le PSOE à se consolider idéologiquement en partant de l’abandon du marxisme en 1979 jusqu’à remporter la victoire électorale de 1982.

    Le « felipismo » s’est caractérisé par un fort culte de la personnalité, l’élimination de la dissidence interne et le contrôle d’une main de fer des organes du parti avec une prééminence de l’appareil. Les perdants du « susanismo » (9) peuvent attester de ces similitudes avec ce que le « pedrismo » pratique sur les questions internes au parti.

    Les deux dirigeants ont abandonné le Secrétariat Général du parti, après que celui-ci eut refusé ses propositions, avant de revenir occuper ce poste avec plus de force. Pour Felipe González ce fut à l’occasion du XXVIIIe Congrès suite au rejet par les congressistes de sa proposition de renoncer au marxisme. Quant à Pedro Sánchez, ce fut son refus d’accorder l’investiture du parti à Mariano Rajoy qui provoqua sa démission forcée (10). Deux faits à base idéologique antagonique ont servi à configurer une même image du leader au-dessus du parti. Ou mes choix ou rien. Voilà ce qui est l’important pour définir l’action politique des deux personnages. Ils n’acceptent que les limites qu’ils posent comme maximum de l’acceptable. Hors de question de céder à la majorité. Ou leur volonté ou la fuite pour mieux revenir et laminer les détracteurs.

    « Il faut être socialistes plutôt que marxistes », la citation de Felipe González définit de façon lumineuse ce qu’est devenu le PSOE depuis qu’elle fut prononcée par son dirigeant en 1979. Elle dit une conception esthétique de l’idéologie, impossible à mettre en œuvre mais pesant d’un grand poids dans les idéaux progressistes espagnols. Un héritage que tout dirigeant du parti a mis en avant quand il a occupé le poste de Secrétaire Général : un « métissage idéologique », comme l’a appelé Pedro Sánchez dans le débat d’investiture où il se présenta [en 2016] avec un accord avec Albert Rivera [le dirigeant de Ciudadanos], unique et véritable partenaire ayant son absolue préférence. Peu importe la fin de non recevoir opposée par celui-ci, il finira bien par revenir au bercail. Voilà la situation du moment.

    Le « pedrismo » est en place. Et toi, corbeau ingénu (11), tu le verras à nouveau si nous avons de nouvelles élections (12). Le « pedrismo » parle la langue de la gauche pour se gagner la confiance des malheureux et parvenir au pouvoir où il instaurera des politiques social-libérales qui profitent à ses intérêts de classe au détriment de la classe des travailleurs. Il est un digne successeur. Felipe, file-lui ta veste de velours (13).

    Traduction, précisions entre crochets dans le corps du texte et notes de bas de page, Antoine Rabadan.

    (1) Felipismo, pedrismo. Néologismes désignant, pour le premier, la longue période (14 ans) des années 80-90 pendant laquelle le socialiste Felipe González a été aux manettes du gouvernement central. Le -ismo permet de désigner la politique, structurée par une idéologie social-libérale, qui a pris corps sous ces mandatures actant, en amont, que le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) se plaçait totalement dans la logique de la Transition démocratique qui permit aux élites franquistes de ne rendre aucun compte de leur passé dictatorial, de conserver tous leurs pouvoirs économiques et d'occuper des positions stratégiques dans l'appareil d'Etat, reconduites aux générations suivantes, endogènes comme exogènes, sous le parapluie de la monarchie (directement héritée du franquisme) parlementaire. Ce que le procès des dirigeants catalans, actuellement dans l'attente de la sentence, met particulièrement en exergue. En aval, mais en cohérence avec l'amont qui a répondu à la volonté desdites élites franquistes de passer à la démocratie pour enfin accéder à l'Europe, le PSOE, largement piloté par la social-démocratie allemande et l'appui des Etats-Unis, a organisé l'entrée de l'Espagne dans ce qui s'appelait alors la Communauté Economique Européenne. Au prix de restructurations industrielles douloureuses pour les "inévitables" populations à sacrifier à l'incontournable modernisation capitaliste.

    Le "pedrismo" désigne, selon l'auteur, comme cela apparaîtra évident et précisé dans le corps du billet, l'idéologie politique de l'actuel président du gouvernement Pedro Sánchez, dupliquant, à 40 ans de distance, avec quelques spécificités, celle du "felipismo".

    (2) Groupe de presse dont le fleuron est El País, premier quotidien en langue espagnole. Historiquement promoteur de la Transition démocratique en soutien aux  gouvernements centriste issu du franquisme, sous la houlette de Adolfo Suárez, et socialiste sous l'égide du social-libéralisé Felipe González, il a pris parti pour l'appareil socialiste, partisan de reconduire au gouvernement la droite de Mariano Rajoy, contre Pedro Sánchez, avant de prendre acte du "recentrage" de celui-ci à son retour à la tête du PSOE.

    (3) Le parti Union du Centre Démocratique de Adolfo Suárez qui a organisé la sortie en (relative) douceur de la dictature grâce à l'intégration à son projet "démocratique"  du PSOE et du PCE ainsi que des syndicats ouvriers.

    (4) La plupart des membres de l'UCD rejoignirent Alianza Popular, regroupant la frange la plus conservatrice issue du franquisme, qui est l'ancêtre de l'actuel Parti Populaire. Quelques centristes ucédistes rejoignirent le PSOE.

    (5) Né Ciutadans en 2005, farouchement anti-indépendantiste, en Catalogne, il a sous l'effet du processus référendaire catalan du 1er octobre 2017, dérivé vers un PP plus droitisé (et corrompu) que jamais et vers l'extrême droite néofranquiste jusqu'à participer à des coalitions gouvernementales locales des trois forces. Un Manuel Valls, débordé sur sa droite, c'est dire, s'est vu obligé de prendre ses distances de ce parti qui l'avait intronisé candidat à la mairie de Barcelone.

    (6) Communément désignée en Espagne comme 23F, la tentative de coup d'Etat du 23 février 1981 fut l'oeuvre d'un groupe de militaires et de Gardes Civils qui pensaient avoir l'aval du Roi Juan Carlos (dont le rôle, mythifié à cette occasion comme sauveur de la démocratie, est aujourd'hui jugé suspect, voire est contesté, en raison, entre autres, du refus des partis du système, dont le PSOE, de déclassifier les archives officielles s'y rapportant). Les putschistes, ayant occupé le Congrès des députés et pris en otage ceux-ci, se rendirent vite au constat que le gros des Forces Armées ne les suivrait pas. Cette tentative eut, malgré son échec, l'effet d'accentuer dans les esprits que les risques d'un putsch à la chilienne étaient réels et de produire, sur fond de démobilisation électoraliste des contestations des derniers temps du franquisme, le consensus recherché pour modérer le changement politique plus qu'il n'était engagé et accepter les sacrifices sociaux induits par l'adhésion à venir à l'Europe. 

    (7) "estrategia troncal" : je fais le choix de traduire , au risque d'une redondance, au demeurant, plus apparente que réelle, par "centralité axiale" : tout en renvoyant indirectement à la notion de centrisme, que l'auteur applique ailleurs à l'orientation de Pedro Sánchez, la notion de centralité permet de retranscrire la démarche de masquage de ce centrisme qui n'est pas ouvertement revendiquée, quoique pratiqué, par le PSOE sanchisé. Cet effet d'occultation idéologique du centrisme au profit de la notion, plus fonctionnelle et dépolitisée, de centralité me semble rendre, quoique incomplètement, ce que signifie ironiquement "troncal" : qui participe du tronc de l'arbre politique où le reste, les autres partis politiques, n'est constitué que de branches et rameaux, autrement dit, est métaphoriquement périphérique et second. Axial essaye de compense ce qui se perd en traduction dénotée du tronc par "centralité" en renforçant l'image de soi (mystifiée selon l'auteur), que suggère le PSOE, d'un point central autour duquel tout tournerait...

    (8) Elections générales en avril et trois élections en mai : municipales, autonomiques et européennes. Toutes remportées, avec plus ou moins de marge, par le PSOE.

    (9) Désignation des partisans de Susana Díaz, la "baronne" du socialisme andalou, détrônée aujourd'hui de ce qui était le fief historique du PSOE par une coalition du "trifachito", les "trifachos" (PP, Ciudadanos et l'extrême droite de Vox). Elle mena en 2016 la fronde de l'appareil contre Pedro Sánchez qui occupait le poste de Secrétaire Général du parti et qui, après avoir tenté d'entraîner en vain Podemos dans une coalition gouvernementale aux côtés de Ciudadanos, se repositionnait à gauche pour rejeter que les voix socialistes au Congrès donnent l'investiture à Mariano Rajoy (PP). Pedro Sánchez défenestré, les députés socialistes accordèrent cette investiture à la droite. Revenu un an après à la tête du parti, Pedro Sánchez a remodelé l'appareil à sa main en marginalisant (parfois en se gagnant), à la "felipista", les susanistas. Avec, cependant, une certaine prudence en Andalousie où les partisans de Susana Díaz restent majoritaires.

    (10) Voir la note précédente.

    (11)Allusion clin d'oeil au titre d'une chanson célèbre, Cuervo ingenuo (voir et écouter ici), qui, en 1986, valut à son auteur, Javier Krahe, un chanteur et poète engagé, d'être censuré à la télévision nationale, sur pression du gouvernement du PSOE, bousculé dans les paroles (à la façon peau rouge mystifié par les visages pâles ... sans parole) pour ses reniements, en particulier pour son virage sur l'entrée de l'Espagne dans l'OTAN à laquelle il s'était jusque là opposé. Javier Krahe est mort en 2015.

    (12) Le refus de Pedro Sánchez d'accepter un gouvernement de coalition avec Unidas Podemos, alors qu'il n'a pas de majorité absolue au Congrès, semble devoir déboucher sur de nouvelles élections en novembre. Les cinquièmes de l'année ! Décision dans les jours qui viennent.

    (13) Veste de velours, à la mode dans les années 70, que portait volontiers Felipe González dans ces premiers temps, encore contestataires, de la Transition. On parlait alors du costume de velours comme étant le costume du pauvre ! En accédant au pouvoir en 1982, notre homme passa au costume cravate...

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    Le texte original sur la page Zona Crítica (Zone Critique) du site espagnol eldiario.es : Renace el felipismo, larga vida al pedrismo