[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC Articles traduits en castillan Articles traduits en anglais Articles traduits en allemand Articles traduits en portugais

Agenda militant

    Actualités et analyses [RSS]

    Lire plus...

    Newsletter

    Twitter

    Grève générale et moment présent

    Décembre2019

    Brève publiée le 8 décembre 2019

    Tweeter Facebook

    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://aplutsoc.org/2019/12/07/greve-generale-et-moment-present/

    1. Nommer la grève générale !

    Le 5 décembre a été voulu par les agents de la RATP et les cheminots et par les groupes de Gilets jaunes, par la masse des militants syndicaux CGT, FO, FSU, Solidaires (voire au-delà). Ils l’ont voulu comme un mur pour arrêter Macron. Cela donne son contenu politique à la grève générale. Car il s’agissait, pour cette raison politique, de grève générale.

    On ne va certes pas appeler « grève générale » une grève locale ou sectorielle (encore que celle-ci peut faire écho et contribuer aux enjeux politiques centraux). Mais le critère de la « grève générale », et ce n’est pas un hasard si cette expression vient de revenir en force dans le langage populaire, n’est pas d’être une grève d’absolument tout le monde dans chaque coin et recoin !

    Ceci est rarissime et n’est réellement arrivé, et encore, qu’en Allemagne au printemps 1920 et en août 1923, puis en Pologne, par vagues, en 1980-1981.

    En France, même en mai 68, la presse et l’électricité ont été – par les directions syndicales – maintenus en dehors de la grève générale, et les personnels de nombreuses PME ont été spectateurs ou intermittents de la grève, tout en s’en sentant parties prenantes.

    En août 53 – la grève générale précédente qui a été occultée de la mémoire officielle alors que le déclencheur était les retraites et la Sécu dont déjà, en plein démarrage des «30 Glorieuses», le capital ne voulait pas – ce sont les fonctionnaires (sauf les enseignants : c’était en août !) qui ont porté la grève générale, étendue à bien des entreprises comme Michelin, et les secteurs initialement syndiqués à la CFTC et à FO.

    En juin 36, celle d’encore avant, ce sont les métallurgistes et le textile qui ont occupé leurs entreprises, les grands magasins et les fermes à ouvriers agricoles qui ont embrayé et jusqu’aux cafés-restaurants de la Bourboule, mais pas les fonctionnaires pourtant partis une première fois au combat un an auparavant.

    Aucune de ces grèves n’était donc « générale » au sens de la généralisation partout et en tout coin et recoin !

    Et pourtant, elles étaient des grèves générales. La raison en est POLITIQUE. Le vrai critère combine massivité et contenu politique.

    Au fait : ni en 36, ni en 53, ni en 68, les directions syndicales (et celles des partis politiques de gauche) n’ont reconnu le fait de la GRÉVE GÉNÉRALE. En 68 non plus – c’est après, tout de suite après, qu’elles en ont parlé comme d’une chose totalement spontanée à laquelle il ne faut surtout pas appeler ! – et en effet elles s’étaient refusées d’y appeler alors même qu’elle était là (alors que l’obligation où elles s’étaient trouvées d’appeler au 13 mai 68 avait permis au mouvement du prolétariat, aidé par des militants agissant consciemment, d’engager la grève générale à partir de Sud-Aviation à Nantes, le lendemain).

    Pourquoi cela ?

    «Ceux qui par la force des choses ont été placés « à la tête » de la Grève Générale luttent contre cela [cela : la reconnaissance de la grève générale, fait politique ] avec toute leur énergie. Et c’est là le DANGER PRINCIPAL : ceux qui ne voulaient pas d’une grève générale, qui nient son caractère politique, qui, plus que de tout, ont peur d’une grève victorieuse, ceux-là doivent concentrer tous leurs efforts pour limiter la grève à une semi-grève semi-politique, c’est-à-dire pour la priver de sa puissance

    Une semi-grève semi-politique plutôt qu’une grève unie pour affronter et DÉFAIRE le pouvoir du capital, à savoir le gouvernement Macron-Philippe, ça ne vous rappelle rien ?

    Au fait, les lignes que l’on vient de citer sont de Léon Trotsky et concernent la grève générale britannique de 1926, perdue parce que le Conseil général des Trade Unions avait une trouille bleue de battre et de défaire le pouvoir politique, et donc une trouille bleue de gagner. Cela ne vous rappelle rien?

    Serait-il daté, serait-il dépassé de comprendre cette fonction politique des directions des organisations structurant le prolétariat comme classe, que sont avant tout les organisations syndicales ?

    Le fait que pour ces raisons politiques la grève du 5 décembre ne soit pas nommée, au sommet, pour ce qu’elle est, et dans les termes par lesquels de larges masses et des couches militantes entières la désignent, est un élément de réponse à cette question.

    1. Un mot sur le «gauchisme».

    En formulant ces éléments de réflexion et d’analyse, on ne joue pas du tout à la dénonciation des « directions » qui ne veulent pas pousser à tout prix à la « grève reconductible » ou encore faire au plus vite des « AG interpro ».

    Au contraire, il convient de comprendre que plusieurs schémas de pensée et formulations se sont figées, depuis des années, dans une sorte de partage des rôles entre appareils centraux et militants « gauchistes » (ce terme n’est pas péjoratif ) voulant pousser à la lutte, à la grève, mais en esquivant les questions politiques qui, en réalité, ont nourri le 5 décembre, nourrissent le mouvement vers la grève générale comme affrontement politique central, et seront tranchées par lui.

    Il est parfaitement possible de décourager une assemblée de travailleurs par des méthodes «gauchistes». En appelant à « la reconductible » à tout prix, de manière sacrificielle et culpabilisatrice, on fait retomber sur les travailleurs les responsabilités de leurs propres organisations, qui leur disent « tentez le coup les gars, on vous applaudira »!

    Et une « AG interpro » peut être un substitut de véritable assemblée générale, celles-ci, si elles sont réelles, devant se faire avec la masse elle-même, sur ses lieux de travail : ce sont alors des comités de grève élus intégrant les représentants syndicaux qu’il faut imposer, et non pas des commandos de militants placés hors sol par rapport à leurs lieux de travail.

    Pour donner confiance à la masse il ne faut pas taire les enjeux. Autant dire tout de suite qu’on souhaite la grève générale pour battre et défaire Macron et qu’on va discuter sur ce qu’on peut faire à notre niveau, tout en exigeant une position claire au niveau national, à savoir une position qui dise : grève générale pour le retrait, donc grève générale pour battre et défaire Macron. Cela donne confiance.

    Un camarade de Lyon nous a envoyé un descriptif d’une AG de 500 personnes de l’enseignement, dans laquelle la FSU était absente – c’est très mauvais pour la FSU, même si l’on peut supputer qu’au niveau des écoles et établissements ses militants et syndiqués sont bien présents. Le travail des « appareils » était fait ici par des éléments « radicaux », se disant par exemple anarchistes : hostiles au fait de s’adresser aux directions (ce en quoi ils ont été battus), glosant sur « la reconduction, la reconduction » et toutes sortes de gesticulations.

    Soyons clairs : le mouvement réel qui va affronter et défaire Macron est plus présent parmi une équipe d’agents territoriaux des cuisines d’un lycée qui ne sont pas en grève reconductible mais qui discutent à chaque pause, qui en font voir à leur chef de service, et qui se préparent à y aller toutes et tous en force quand il sentiront que le vent souffle comme il faut en ratissant avec eux les collègues, parents et amis, que parmi trois militants ultra-radicaux en « grève reconductible » hors sol se réunissant en collectifs tout autant hors sol.

    1. La pratique syndicaliste.

    Les militants syndicaux, les cadres organisateurs de la classe salariale, essentiellement ceux des organisations effectivement réformistes, mais n’ayant plus de marges pour des réformes et que l’État capitaliste veut complètement intégrer et asservir pour s’en débarrasser ensuite à l’image du rôle que Macron octroie à la CFDT, donc les militants et responsables locaux et d’entreprises de la CGT, de la CGT-FO et de la FSU principalement, ainsi que de Solidaires, ne sont dans leur immense majorité pas des bureaucrates au sens de personnes qui ne relaient que la pression d’en haut pour discipliner les masses et contraindre au travail (ou au chômage).

    Ils s’efforcent le plus souvent avec sincérité de relayer au contraire la pression d’en bas. Et ils n’aiment pas qu’on les qualifie d’« appareils ». Mais quand ils ne réalisent pas la nature politique de l’affrontement réel, et expliquent que les directions font tout ce qu’elles peuvent et qu’il n’y a rien de mieux à faire, c’est bien la pression d’en haut qu’ils relaient. Cadres organisateurs d’une classe beaucoup moins organisée qu’il y a cinquante ans, mais qui a commencé à se réorganiser par elle-même, comme les Gilets jaunes en sont une première manifestation, et certainement pas la dernière, ils sont à l’interface, à l’épicentre de cette situation.

    Il est d’ailleurs caractéristique que tous les participants, à l’heure actuelle, du comité de rédaction d’Arguments Pour la Lutte Sociale, appartiennent à leurs rangs !

    Au militant qui nous dit (cela s’est produit par exemple récemment, de la part d’un excellent camarade, responsable CGT dans un secteur du privé au personnel précaire et féminin, le commerce), que non, les confédérations font vraiment le mieux qu’elles peuvent compte tenu de la difficulté réelle à mobiliser et à « expliquer », nous pourrions insister longuement sur la puissance des mobilisations actuelles (qu’il est le premier à reconnaître et envers laquelle il ressent une fierté largement légitime), mais cela ne le convaincrait pas car il persisterait à faire remarquer que de très nombreuses entreprises ne sont pas en grève, d’une part, et d’autre part que l’ « état de la gauche » ne permet pas d’envisager un affrontement social frontal qui renverse Macron, même s’il est toujours permis d’espérer et qu’il aimerait ça.

    Nous insisterons donc plutôt sur sa propre pratique. Nous la connaissons, car nous sommes des responsables syndicalistes nous aussi. Au niveau local, d’une entreprise ou d’un service public, on cherche à ce que les personnels s’expriment et prennent conscience qu’ils sont forts quand ils agissent ensemble. On formule des revendications claires et basiques, le plus souvent défensive, mais en sachant qu’il n’y a aucune muraille de Chine entre défensive et offensive. On répète souvent la même chose. On ne s’attache à ne jamais mépriser, et on collecte tous les soutiens et points d’appui possibles. On syndique. On vise ainsi à saisir le moment réactif où l’action est possible, moment qu’on ne choisit mais qu’on recherche. L’action ne se définit pas comme « grève » en soi, et, de ce point de vue, les appels nationaux répétés sont souvent peu suivis et contrariants, n’est-ce pas ? L’action découle des besoins réels et elle s’impose naturellement, encore faut-il l’organiser et permettre à la parole des exploités de se faire entendre, d’abord entre eux, envers eux-mêmes. L’action consiste à demander, à exiger, de ceux qui ont le pouvoir : le patron, le DRH, le chef de service, l’inspecteur d’académie, le recteur, le directeur d’ARH, le gros actionnaire, le préfet représentant de l’État. Les militants syndicalistes dirigent l’action vers les employeurs, les Chambres de commerce, les préfectures, les directions de services publics. La ligne élémentaire, c’est : Tous ensemble là où ça se décide. Sans hésiter à les secouer, les ébranler, les envahir, les occuper, et les virer si c’est un effet collatéral (hautement satisfaisant !) de l’action, qui vise à s’unir contre ceux qui ont un pouvoir de nuisance envers vous. La grève peut en découler ou aider à préparer cela, et, ainsi construite naturellement, elle est réelle, c’est-à-dire faite par les grévistes qui en sont propriétaires. Le militant syndicaliste, s’il a les intérêts de sa classe au cœur par-dessus les intérêts de boutiques, fait l’unité, aligne les sigles, laisse la parole, aide en donnant confiance, ne demande qu’à être «débordé» par les gens s’organisant eux-mêmes. Et il a raison d’un certain de nombre de patrons, de flics, de directeurs, au passage : les liquider ne suscite en lui aucune trouille.

    Seule compte la victoire, de la toute petite à la très grande. Et la victoire est toujours politique, car elle contribue à « l’union grandissante des travailleurs ».

    Or cette pratique syndicaliste prend fin dès que l’on monte en direction du pouvoir et elle prend totalement fin, sauf situations où la masse contraint à l’action centralisée unie (5 décembre!), dès lors qu’est en cause le pouvoir central, le pouvoir d’État, le pouvoir du capital !

    Alors la peur de renverser ce pouvoir, donc la peur de le battre, donc la peur de la victoire, est là et bien là.

    Alors on multiplie les journées d’action, on fatigue le mammouth.

    Alors quand on ne peut plus faire autrement, on le chevauche en priant pour qu’il se calme et que le pouvoir lâche une concession illusoire pour y aider.

    Alors prend fin l’indépendance syndicale, puisqu’au-dessus d’elle plane le respect du pouvoir en place, quel qu’il soit, et donc de l’ordre social établi.

    S’il plaît d’appeler cela une analyse « désuète » invoquant la « trahison des appareils », peu importe. Il s’agit bien d’une question politique, et donc aussi syndicale et revendicative, centrale, n’est-ce pas ?

    De plus, le syndicaliste de terrain a, lui, pour habitude et pour principe de mettre en valeur toutes les hirondelles qui font le printemps, toutes les petites luttes qui germent et qui affermissent. Il ne passe pas son temps à déplorer la faiblesse des mobilisations.

    Bon, au moment présent, s’il apprend que, contrairement à ce que les médias et, il faut bien le dire, les directions nationales, accréditent de fait, à savoir que la poussée vers la grève générale se serait arrêtée le 5 décembre à minuit en dehors des «transports», SNCF, RATP et Air France, il y eu le lendemain dans son département grève reconduite dans une usine importante (Manitowoc), une autre parmi les personnels postés (Dunlop), la Caisse Primaire d’Assurance Maladie d’une ville (Montluçon), un centre de tri postal (Yzeure), plusieurs écoles et des professeurs de plusieurs établissements, que les bus Kéolis (récemment concédés au privé) ont voir leur personnel -rejoints sur un piquet le 5 décembre par ceux d’un voyagiste privé –partir en grève dans trois jours, qu’une entreprise du secteur « social » d’une vingtaine d’employés vient de voter la grève, et même que quelques maîtres-nageurs-sauveteurs du Centre aqualudique du coin ont décidé le lendemain du 5 de faire grève eux aussi – et j’en passe, je décris ici des éléments concernant l’Allier, hé bien il songe à faire savoir ça autant que possible … et il se dit « mais bon sang, s’il se passe ça ici, ça doit se passer partout, alors où sont, où sont les infos centralisées donnant confiance, au niveau des fédérations et des confédérations ?»

    Question politique (sans compter qu’à la SNCF le nombre de grévistes a nettement montéentre le 5 et le 6 décembre) … Dans l’enseignement, la puissance sans précédents historiques de la grève du 5 décembre doit être mise à jour : elle achève de mettre en place les données politiques réelles de la situation.

    Le syndicalisme, c’est la lutte des classes. La réfréner par peur de gagner, parce qu’en gagnant on détruit le pouvoir d’État, le pouvoir du capital, c’est lui porter atteinte. Question politique.

    VP, 06-12-2019.