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Chambéry 100 % à gauche, retour sur une expérience municipale

NPA

Lien publiée le 18 janvier 2020

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https://npa2009.org/idees/politique/chambery-100-gauche-retour-sur-une-experience-municipale

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NPA.

En 2008, la liste « Chambéry 100 % à gauche », soutenue par Olivier Besancenot et la LCR, a obtenu un peu plus de 5 %, ce qui lui a permis d’avoir en ma personne un élu au conseil municipal de Chambéry. Cette expérience nous a permis de développer pendant six années une opposition de gauche à une mairie dirigée par le PS, dans une majorité comprenant aussi EELV et le PCF.

En entrant au conseil municipal, nous avons tout d’abord pu constater que les municipalités ne disposent que d’une très faible autonomie. Elles sont tout d’abord corsetées financièrement et ne disposent que de très faibles moyens d’action. Ainsi, le budget d’investissement d’une ville comme Chambéry était à peine supérieur à une dizaine de millions d’euros, ce qui lui donnait des capacités d’investissement semblables à celles d’une entreprise de taille moyenne. Dans ces conditions, la commune ne portait quasiment aucun projet en son nom propre et ne s’engageait que dans des opérations co-élaborées avec le conseil départemental ou le conseil régional et surtout l’État ou l’Union Européenne. À Chambéry comme ailleurs, la ville ne pouvait donc investir que sur des terrains soigneusement balisés par les orientations que les pouvoirs supérieurs avaient défini pour elle. Enfin, nous avons pu aussi constater que les communes étaient soumises à un contrôle très strict de l’État, qui vérifie toutes leurs délibérations et leurs actes financiers, cassant ce qui ne situerait pas dans le cadre de la légalité et du sacro-saint respect du droit de propriété. Dans ces conditions, le conseil municipal ressemblait à un théâtre de guignols, dans lequel les élus faisaient semblant d’avoir un grand pouvoir, alors qu’ils ne faisaient qu’appliquer une politique dont les grandes lignes leur étaient imposées par en haut.

Une opposition radicale à la bourgeoisie locale

Même si elles n’ont que peu de marges, les municipalités les utilisent toutefois pour les intérêts de la classe dominante. La soi-disant « démocratie représentative » représente en effet très peu la population et à Chambéry comme ailleurs le conseil municipal était aux mains des notables. Tout politicien local le sait : on ne peut tenir une ville sans satisfaire les intérêts de ceux qui font l’opinion, autrement dit des chefs d’entreprise, commerçants, présidents d’association, qui sont en situation de domination. Sous couvert bien évidemment du service du bien commun, un conseil municipal est d’abord et avant tout le lieu où les notables servent leurs intérêts de classe. Nous nous sommes attachés à en faire la démonstration, en expliquant que les 50 000 euros, que le conseil municipal votait pour élargir un trottoir, étaient en fait destinés à permettre à un restaurateur de développer une terrasse. Ou encore en dénonçant un prêt exceptionnel de 200 000 euros accordé au club de football de la ville, en expliquant qu’il était en réalité destiné à combler le trou laissé par son président, un patron local dont la municipalité s’attachait à couvrir les malversations.

Un élu anticapitaliste ne pouvait évidemment être de ce monde et nous nous sommes attachés à le signifier. Cela constitua d’abord une affaire de ton, qui passa par notre refus de se soumettre aux règles de courtoisie qui sont celles de la bourgeoisie. À Chambéry 100 % à gauche, on ne donnait pas du « monsieur le maire » ou du « cher collègue » et nous n’avons pas adopté ce ton feutré qui sied aux institutions, où l’on ne dit les choses qu’à demi-mot. Un ton radical, sans concession et profondément irrespectueux : telle fut la marque de Chambéry 100 % à gauche, qui s’affirma comme une opposition frontale, de classe, contre les notables et leur système. Une opposition comme jamais la bourgeoisie locale n’en avait connue.

Construire les luttes

Chambéry 100 % à gauche a utilisé son siège au conseil municipal en le concevant d’abord et avant tout comme celui d’un représentant syndical, défendant les intérêts de ses collègues et relayant leurs luttes au sein d’un CE d’entreprise. Durant notre mandat, nous nous sommes ainsi attachés à faire entrer l’air de la rue dans le salon feutré du conseil municipal, en amenant avec nous aussi bien les luttes ouvrières que les luttes antiracistes ou encore les mobilisations écologistes et de solidarité internationale. À chaque séance du conseil municipal, nous utilisions toutes les possibilités que nous donnait le règlement intérieur en déposant un vœu et une question, ce qui nous permettait de porter les mobilisations dans le conseil municipal. En termes de construction, cela a aussi eu d’évidents avantages, car les syndicats mais aussi les différents collectifs en lutte dans une ville venaient nous voir pour nous demander de porter leurs combats.

Une telle situation n’est toutefois pas sans inconvénient, dans la mesure où la médiation des élus dans une lutte, fussent-ils révolutionnaires, peut être source d’illusions et de démobilisation. Nous n’avons donc eu de cesse de rappeler à celles et ceux qui nous demandaient un soutien que le vote d’un vœu par un conseil municipal ne leur serait d’aucune utilité concrète et pouvait même permettre aux élus de se dédouaner à bon compte de leurs responsabilités. Plus généralement, les luttes n’ont pas besoin de médiation et, si nous acceptions de déposer un vœu lorsqu’il nous l’était expressément demandé, nous avons d’abord et avant tout proposé aux travailleurs de porter eux-mêmes leurs revendications au conseil municipal.

C’est dans cet état d’esprit que nous avons par exemple abordé la question du carré musulman que la municipalité de Chambéry, profondément imprégnée d’islamophobie, se refusait à construire. Dès notre arrivée au conseil municipal, nous avons aidé les associations musulmanes à construire une sérieuse mobilisation, qui s’est traduite par la rédaction de 1 200 lettres qui ont été déposées au conseil municipal, puis par la préparation d’une grande manifestation sur le conseil municipal qui a contraint le maire à céder. Ce premier succès en a entrainé d’autres. Locataires de HLM, squatteurs expulsés, Rroms, associations de voisins, etc. : durant les six années de notre mandat, nous avons réussi à convaincre la population qu’il était possible de peser en faisant irruption au conseil municipal, en profitant en particulier de la présence des médias. 

Comme nous avons été assez largement entendus, l’assemblée feutrée du conseil municipal s’est très vite transformée en point de polarisation des luttes, à tel point qu’il est devenu courant que le conseil municipal de Chambéry se trouve en même temps envahi par plusieurs groupes de manifestants qui se succédaient pour présenter leurs revendications. Même après notre éviction en 2014 du conseil municipal, cette tradition s’est perpétuée et la mairie de Chambéry est restée le centre de polarisation de toutes les luttes locales. Bien évidemment, vouloir rompre le ronronnement habituel d’un conseil municipal ne se fait pas sans une confrontation parfois tendue. Mais qu’elle fasse ou non le choix de procéder à une évacuation policière du conseil municipal, la bourgeoisie s’est trouvée démunie et n’a pu empêcher que les classes populaires fassent irruption et lui contestent ainsi sa vocation à diriger la ville.

Poser les jalons d’une alternative anticapitaliste

Au-delà du rôle para-syndical que peut parfois jouer un élu, un mandat dans une institution est d’abord et avant tout politique, puisqu’entrer dans un conseil municipal revient pour un élu anticapitaliste à affirmer qu’un autre pouvoir est possible. Un mandat municipal donne un grand mégaphone qui permet non seulement de dresser une critique de la politique de la bourgeoisie mais aussi d’en proposer une autre. Disposer d’un siège au conseil municipal donne en effet le droit à pouvoir intervenir sur tous les dossiers mis en délibération, ce dont nous nous sommes attachés à pleinement profiter, quitte à faire durer les conseils municipaux parfois pendant plus de 6 heures. Nous avons aussi exercé pleinement notre droit d’accès aux dossiers de la ville, que nous nous sommes attachés à rendre public, en créant un journal diffusé trois fois par an sur la ville, mais aussi et surtout un blog alimenté au moins deux fois par semaine, qui a connu durant le mandat un total de 200 000 visites cumulées.

Cette visibilité nous a en particulier permis d’informer la population sur le coût que représentent les capitalistes, qui font de gros profits sur les finances publiques, mais aussi de proposer quelques pistes pour leur expropriation. Dans cette logique, nous avons beaucoup travaillé sur les Délégations de Service Public (DSP), une procédure du droit bourgeois qui permet aux grands groupes capitalistes de mettre la main sur les services publics. Nous avons en particulier mis en place une campagne contre la DSP qui avait délégué à Vinci les parkings et les parcmètres, en articulant intervention au conseil municipal et construction d’une mobilisation, ce qui a amené la mairie à remettre les parcmètres en gestion municipale directe. La plus grosse campagne que nous ayons menée a toutefois concerné le problème des emprunts toxiques : alors que la municipalité prétendait que la ville n’en avait acquis aucun, nous avons prouvé qu’elle en possédait pour 29,5 millions d’euros, ce qui allait permettre aux banques d’empocher un surcoût de 9 millions d’euros, avant d’avancer notre revendication sur la création d’un monopole public bancaire.

Au bout de six années de mandat, dans le contexte devenu difficile qui était celui de 2014, nous avons toutefois pu bénéficier du crédit acquis au conseil municipal pour construire une liste plus large qu’en 2008. Disposant de la tête de liste, développant un programme qui était celui de Chambéry 100 % à gauche, nous avons convaincu le PG, les Alternatifs et Ensemble ! de nous rejoindre, ainsi que de nombreuses figures militantes locales. Nous avons obtenu un peu plus de 7 %, soit deux points de plus qu’en 2008, malgré une campagne rendue difficile par le PCF, qui s’était attaché à réduire notre influence en présentant une liste de premier tour avec la bénédiction du PS. Paradoxalement, en améliorant de deux points notre score de 2008 nous avons perdu notre siège, car l’augmentation de notre score a empêché l’élection de se terminer au premier tour, nous éliminant ainsi de l’élection puisqu’il était bien évidemment hors de question de fusionner avec la liste du Parti socialiste. 

Laurent Ripart