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L’OFCE en bataille pour sauvegarder son indépendance

économie

Brève publiée le 10 mai 2014

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Mediapart) Crise ouverte à l’OFCE : tous les principes d'indépendance de l'institut ont été bafoués à l'occasion de la procédure de renouvellement de son président. Plusieurs membres du comité de direction demandent à Manuel Valls « de ne pas entériner le choix qui lui a été proposé », celui d'un ex-membre du cabinet d'Arnaud Montebourg.

Institution majeure dans la vie économique française et dans le débat public, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) traverse une crise grave. À la faveur de la procédure de nomination du nouveau président, toutes les règles universitaires de sélection ont été bafouées, au profit d’un candidat, Xavier Ragot, issu du cabinet d’Arnaud Montebourg. Ce qui fait craindre aux économistes de la prestigieuse maison une mise en cause de leur indépendance.

De cette crise, la presse n’a pour l’instant pas parlé. Le journal L’Opinion a juste mentionné (l’article est ici) que Jean-Claude Casanova, président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), sous l’égide de laquelle est placé l’OFCE, venait d’annoncer qu’il propose au premier ministre la candidature de Xavier Ragot à la présidence de l’observatoire, vacante depuis le 1er janvier. Et Les Échos ont réduit l’information à une brève.

L’institution occupe une place très singulière dans la recherche économique et le débat public. Dans un univers économique où la plupart des grands instituts de conjoncture ou d’études sont dans des liens de dépendance plus ou moins affichés – et plutôt plus que moins ! – avec le monde de la finance ou des milieux d’affaires, et véhiculent perpétuellement les mêmes idées reçues, celles de la doxa néolibérale, l’OFCE est l’un des rares lieux qui n’est pas phagocyté par cette pensée unique et qui produit des études qui contreviennent à ces idées reçues.

Il suffit d’ailleurs de se promener sur le site Internet de l’OFCE et de consulter ses publications pour comprendre le rôle irremplaçable de l’organisme. Même s’il vit sur financements publics, son statut d’indépendance lui permet de produire des études corrosives. Petit îlot de résistance néo-keynésien, l’observatoire est ainsi l’un des rares à critiquer la politique d’austérité conduite par le gouvernement et à ne pas applaudir des deux mains le pacte dit de responsabilité ou les rêves patronaux de démantèlement du salaire minimum. Ses études évaluant les politiques publiques sont donc particulièrement précieuses, et notamment celles du département “Analyse et prévision”, dont le directeur est l’économiste Xavier Timbeau.

Or, cette indépendance a été piétinée ces dernières semaines, à la faveur de la procédure de désignation du futur président. Le président de la FNSP, Jean-Claude Casanova, dont la responsabilité est de faire une proposition au premier ministre, a en effet mis en place, à cette fin, une procédure très opaque, qui a progressivement suscité l’indignation ou à tout le moins l’inquiétude de l’immense majorité des économistes.

Il a ainsi d’abord installé un premier comité de sélection, composé de trois personnalités de Sciences-Po, l’ancien président de l’OFCE Jean-Paul Fitoussi, Philippe Martin et Étienne Wasmer, mais aussi de personnalités de l’administration. Et c’est le premier aspect choquant de cette procédure. Alors qu’il s’agissait de départager deux candidats qui étaient en lice, Xavier Timbeau, qui était le plus légitime et le favori de l’équipe des économistes, et Philippe Weil, le président sortant, des hauts fonctionnaires marqués à droite ont été cooptés au sein de ce comité de sélection, comme s’ils avaient la moindre compétence scientifique ou universitaire pour évaluer les candidats. Ramon Fernandez, l’ancien chouchou de Nicolas Sarkozy et actuel directeur du Trésor, temple de la pensée unique, est ainsi entré dans le comité de sélection. De manière inattendue, ce dernier ne semble pourtant pas avoir pesé contre les souhaits majoritaires des économistes de la maison.

Un autre, Jean-Luc Tavernier, l’actuel patron de l’Insee, a aussi fait des pieds et des mains pour en faire partie. Or, ce haut fonctionnaire a lui-même un profil qui ne manque pas d’intérêt. Membre du comité secret, dénommé le « Groupe des dix », constitué en 2005 pour commencer à dessiner l’esquisse du programme électoral de Nicolas Sarkozy pour l’élection présidentielle de 2007 (lire Un sarkozyste doit être nommé à la tête de l’Insee), il a ensuite été le directeur de cabinet d’Éric Woerth au Budget, et a été pris dans les nombreuses polémiques de l’époque. En particulier, son nom est aussi apparu dans le scandale Tapie puisque la Brigade financière a découvert que Jean-Luc Tavernier avait accepté une invitation de Bernard Tapie dans un grand restaurant, à l’époque où ce dernier négociait avec l’administration fiscale les impôts liés à l’arbitrage Adidas (lire Eric Woerth est rattrapé par le scandale Tapie).

Or, le même Jean-Luc Tavernier a ensuite mené une campagne de dénigrement contre Xavier Timbeau, qui avait les faveurs d’une bonne partie de la maison, à quelques aigreurs près, du fait de la qualité de ses travaux personnels mais aussi du fait de sa sensibilité intellectuelle, en harmonie avec l’histoire de la maison. Jean-Claude Casanova a aussi, semble-t-il, consulté Roger Guesnerie, qui est professeur au Collège de France, mais qui, comme une partie du monde académique « mainstream », n’aime guère l’OFCE et la filiation intellectuelle qu’elle incarne.

Résultat : ce premier comité de sélection n’est pas parvenu à départager les candidats ; et Jean-Claude Casanova s’est estimé incapable de proposer un candidat au premier ministre.

Les fautes lourdes de Jean-Claude Casanova

Un second comité de sélection a donc été installé par Jean-Claude Casanova, au terme d’une procédure encore plus opaque. D’abord, le président de la Fondation nationale des sciences politiques a fait une démarche qui a beaucoup choqué les économistes de la maison. Avant d’installer ce comité de sélection, il a demandé un rendez-vous au premier ministre, pour en parler avec lui. Ce qui est évidemment une entorse au principe d’indépendance qui doit régir l’OFCE. Et c’est de ce rendez-vous à Matignon qu’est sorti le nom du nouveau responsable du comité de sélection, Jean Pisani-Ferry.

Or, le profil de celui qui a eu alors la haute main sur la procédure de sélection a aussi été de nature à renforcer les inquiétudes des chercheurs et économistes de l’OFCE. Jean Pisani-Ferry a en effet toujours évolué dans la galaxie socialiste, et plus particulièrement dans sa sensibilité la plus néolibérale. Ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn ; ex-directeur du think tank libéral Bruegel financé par la Commission européenne et une galaxie de groupes financiers (on peut consulter ici la liste de ses membres)membre du conseil d’orientation de l’association « En temps réel » qui regroupe une belle brochette de néolibéraux dont le secrétaire général adjoint de l’Élysée Emmanuel Macron, Jean Pisani-Ferry est par ailleurs commissaire général à la stratégie et à la prospective (un autre organisme sous la tutelle de Matignon), et président du comité de suivi du Crédit d’impôt compétitivité emploi. En clair, celui qui a été chargé de trouver le président d'une maison indépendante est aussi une personnalité qui participe à la mise en œuvre de la politique gouvernementale.

Évoluant dans la galaxie libérale et dans un univers proche du sommet de l’État, quelle était donc la légitimité de Jean Pisani-Ferry pour choisir le meilleur président pour diriger une maison qui, sur tous ces plans, incarne des valeurs différentes des siennes ? La composition de ce deuxième comité de sélection a aussi été de nature à susciter une inquiétude croissante. Car les personnalités chargées de départager les candidats avaient, pour beaucoup, la caractéristique de ne pas être, elles-mêmes… indépendantes du pouvoir. Outre François Bourguignon, Philippe Gudin de Vallerin et Marcel Fratzscher, il y avait ainsi, dans le lot, Agnès Bénassy-Quéré, qui est présidente du Conseil d’analyse économique (CAE), un organisme placé auprès du premier ministre.

Les économistes et chercheurs de l’OFCE ont d’autant plus mal vécu cette procédure qu’elle n’a pas été transparente. Trois candidats se sont en effet mis sur les rangs : de nouveau Xavier Timbeau, Xavier Ragot (professeur à l’École d’économie de Paris et ancien membre du cabinet d’Arnaud Montebourg), et une troisième personnalité dont l’identité n’a jamais été dévoilée.

Les équipes de l’OFCE ont donc mal pris que pour finir Jean-Claude Casanova, se rangeant à l’avis du comité de Jean Pisani-Ferry, propose à Matignon de choisir Xavier Ragot comme nouveau président. Non pas que l’intéressé ait un profil intellectuel qui s’écarte sensiblement de l’esprit de la maison – il se situe lui-même dans la mouvance néo-keynésienne. Mais l’intervention de personnalités proches du pouvoir dans la procédure de nomination et le choix final comme président d’un économiste qui était au service du gouvernement voilà encore quelques semaines ont été vécus par beaucoup comme des entorses graves aux principes d’indépendance qui doivent régir l’OFCE.

En date du 28 avril 2014, une lettre signée par plusieurs personnalités du comité de direction élargi de l’OFCE et dont Mediapart a obtenu une copie révèle l’indignation qui règne dans la maison.

Voici cette lettre qui est signée par six figures connues de l’OFCE, dont Gérard Cornilleau, Éric Heyer ou encore Françoise Milewski :

OFCE: la lettre à Manuel Valls by Laurent MAUDUIT

Xavier Ragot osera-t-il maintenir sa candidature ?

Les critiques formulées par la lettre sont d’une extrême sévérité : « Sur la méthode, la désignation du futur président de l’OFCE s’est avérée particulièrement critiquable. Contre toutes les traditions universitaires, y compris contre les principes récemment rappelés par Sciences Po dans ses directives relatives à la désignation des directeurs de ses unités de recherche, le personnel de l’OFCE n’a pas été consulté sérieusement. La direction de l’OFCE, via son comité de direction, n’a pas été non plus consultée. Seule la présidence par intérim l’a été. Le Conseil scientifique de l’OFCE n’a pas été associé à la décision, mais seulement informé du choix. Les candidatures ont été maintenues secrètes jusqu’au dernier moment, à l’exception de celle d’un candidat interne, qui l’avait lui-même annoncée et accompagnée d’un programme pour l’OFCE. Actuellement, personne à l’OFCE ne connaît le programme et les perspectives que le candidat retenu trace pour l’institution. »

La lettre ajoute : « Jean-Claude Casanova s’était engagé à consulter les chercheur-e-s et l’ensemble des salarié-e-s de l’OFCE avant la décision finale. Il n’en a rien fait. En rendant public le choix du comité de sélection présidé par Jean Pisani-Ferry, sans consultation des communautés concernées, le président de la FNSP n’a pas tenu les promesses formulées au personnel (réuni en assemblée en décembre dernier) et réitérées devant ses délégués. La procédure a été opaque, contraire aux engagements pris de transparence. La cohésion de l’OFCE risque d’en être affectée. Les conditions du choix qui vient d’être annoncé sont très inquiétantes pour l’indépendance de l’OFCE. L’objectif visé lors de la création de l’Observatoire était de susciter un débat pluraliste en économie, dégagé des contingences politiques immédiates. Trois instituts ont été créés simultanément à cette fin en 1981 : l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) auprès des organisations syndicales de salariés ; l’Institut de prévisions économiques et financières pour le développement des entreprises (IPECODE, devenu REXECODE par la suite) auprès du patronat ; et l’OFCE, de nature universitaire, adossé à la Fondation nationale des sciences politiques. Le gouvernement dispose quant à lui des administrations économiques (INSEE, Direction du Trésor, etc.) pour alimenter sa propre réflexion. Toutes les sensibilités ont ainsi pu trouver un point d’appui pour développer leurs analyses et les confronter dans le débat démocratique, dans lequel l’économie joue aujourd’hui un rôle central. Dans ce paysage, l’OFCE a su remplir sa mission. L’indépendance de l’OFCE est essentielle pour qu’il puisse continuer à assurer les missions qui lui ont été confiées. »

En conclusion, les signataires interpellent donc Manuel Valls en lui demandant de surseoir à toute décision : « Nous demandons donc au premier ministre de ne pas entériner le choix qui lui a été proposé, que la procédure prévue soit menée à son terme et qu’un véritable débat soit ouvert. La cohésion des équipes de l’OFCE et la qualité du débat démocratique sur la politique économique en France et en Europe sont en jeu. »

L’affaire est d’une très grande importance car la qualité du débat économique vit, comme le disent les chercheurs, du pluralisme des approches. Restreindre le pluralisme de la recherche économique serait donc un mauvais coup pour la démocratie. Qui, en France, serait susceptible de fournir des évaluations des effets induits du « choc de compétitivité » ou de la politique d’austérité si l’OFCE est mis sous tutelle ? Dans de telles conditions, Xavier Ragot lui-même peut-il maintenir sa candidature, face à une maison qui a été malmenée ?

Certes, nul ne pense pour l’instant qu’il s’agisse d’une véritable mise sous tutelle de l’OFCE, pour faire taire la voix dissidente qu’elle représente. Nul ne pense non plus que ce soit la candidature de Xavier Ragot qui soit, en elle-même, problématique. En clair, tous ces incidents ne sont pas la preuve d’un complot néolibéral. Mais, à tout le moins, Jean Pisani-Ferry, qui a pris la main dans la procédure de sélection, fait partie de ces économistes installés qui voient dans l’OFCE une maison qui sort de ce qu’Alain Minc appelle le « cercle de la raison ».

Sans vouloir entrer en conflit avec la puissance publique, de nombreux économistes de la maison pensent donc qu’il faut clarifier d’urgence la procédure de nomination et la gouvernance de l’OFCE, pour qu’un jour un tel danger de remise au pas ne se profile pas. Leur demande apparaît d’autant plus légitime que l'inamovible Jean-Claude Casanova avait déjà déclenché une crise similaire lors de la procédure de nomination du futur patron de Sciences-Po, à la suite du décès de Richard Descoings – crise si grave que les représentants des enseignants et des étudiants en étaient venus à demander son départ, ainsi que celui de l’ancien banquier Michel Pébereau (lire en particulier A Sciences-Po, la succession s'organise dans un climat pesant ou Sciences-Po : le départ de Casanova et Pébereau de nouveau exigé en AG).

À ce stade, la situation reste confuse. La lettre des membres du comité de direction a été adressée à Jean-Claude Casanova, et nul ne sait si ce dernier l’a transmise au premier ministre.

À bien des égards, en tout cas, il y a une communauté de destin entre la recherche économique et la presse de qualité : sans indépendance, elles ne peuvent jouer leur rôle démocratique, qui est d’éclairer les citoyens sur la marche du monde.