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Dirty Biology, Jared Diamond… pour ou contre l’écologie historique ?

Par Julien Varlin (21 février 2016)
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Il n’y a pas que les marxistes qui s’intéressent à l’interprétation de l’histoire complexe de l’humanité. Lorsque d’autres approches tentent de s’inscrire dans une démarche scientifique, nous devons y être attentive-f-s. Un courant de pensée relativement récent fait parler de lui, surtout dans le monde anglo-saxon : « l’écologie historique ».[1] C’est-à-dire l’étude de la façon dont l’environnement influe sur l’histoire humaine, et comment celle-ci agit en retour sur le premier.

Un exemple réussi : la vidéo « Les origines de la richesse » de Léo Grasset sur sa chaîne Youtube (Dirty Biology n°23). Il s’agit d’une étude des différences de conditions naturelles entre deux îles de l’archipel indonésien, Bali et le Timor (l’intérêt étant qu’elle ont suffisamment de points communs pour que la comparaison ait un sens).

Alors que Bali a très tôt dans son histoire connu une relative abondance, une vie politique unifiée et un développement culturel, l’île du Timor a été, et est toujours, beaucoup plus pauvre. L’explication repose essentiellement sur les différences climatiques et géologiques qui impactent fortement l’agriculture, et sur la présence de ressources qui ont attiré les colons (le santal au Timor), conduisant au phénomène connu de « malédiction des ressources ».

Un vulgarisateur relativement connu de l’écologie historique est Jared Diamond. Celui-ci a développé des thèses ambitieuses sur certains grands traits de l’histoire de l’humanité dans son ouvrage Guns, Germs, and Steel (1997). On peut en voir un aperçu dans la vidéo Un monde de conquêtes[2].


Un Monde de Conquêtes - Les Puissants et les... par alxka

La question de départ à laquelle essaie de répondre Jared Diamond est celle de l’origine de l’énorme écart de richesse qui s’est creusé entre européens et autres peuples. Les pistes avancées sont intéressantes et étayées par des faits :

  • Le continent eurasiatique est le seul à être orienté est-ouest, ce qui en fait un ensemble sans grande barrière écologique (pas de grand désert), ce qui a favorisé la survie et l’adaptation d’espèces végétales et animales : 13 des 14 grands mammifères domestiqués par l'humain sont d'origine eurasienne, notamment 5 d'entre eux appelés à connaître une répartition mondiale : le mouton, la chèvre, le cheval, le porc et la vache.
  • Le climat tempéré présent globalement sur ce continent favoriserait les plantes domesticables pour l’agriculture.
  • Si paradoxalement les premières sociétés du Croissant fertile se sont effondrées sous l’effet de causes environnementales (déforestation et salinisation des sols provoquées par l'agriculture), l’innovation sociale qu’elles représentaient a pu se diffuser plus facilement d’est en ouest en l’absence de barrière environnementale.
  • La configuration de la Chine (grandes plaines fertiles relativement protégées naturellement des invasions) aurait favorisé l’unification d’un puissant empire, mais aurait aussi favorisé la stagnation des rapports sociaux par rapport à l’Europe.
  • La continuité eurasiatique a favorisé l’immunité à de nombreux germes de maladies (notamment favorisés par le bétail), qui ont décimé les amérindiens lorsqu’ils ont été importés par les conquistadores.

Dans le détail, telle ou telle thèse peut être contestée, comme dans toute discipline.

De façon plus générale, il existe un écueil possible pour ce genre d’études, celui de se focaliser sur les facteurs environnementaux au point d’en devenir réducteur, voire aveugle à d’autres facteurs. Le second grand ouvrage de Jared Diamond, Collapse (2005), a notamment été critiqué pour cela. Le propos qu’il tient sur le risque d’effondrement des civilisations se base par exemple sur la disparition des habitant-e-s de l’île de Pâques ou des Vikings du Groenland, qui serait avant tout le résultat d’une surconsommation des ressources limitées. Or, d’après d’autres chercheur-se-s[3], les colons européens seraient les principaux responsables de la fin des Pascuans, et les Vikings auraient plutôt quitté le Groenland que dépéri sur place.

Mais surtout, dans ce livre Diamond fait explicitement le parallèle entre les effondrements du passé et la crise environnementale actuelle, en insistant sur la démographie qui serait trop élevée par rapport aux ressources. Comme l’a justement fait remarquer Daniel Tanuro, ce type de discours est compatible avec une idéologie bourgeoise, qui se lamenterait sur « notre responsabilité collective » en détournant l’attention d’une étude du productivisme structurel du capitalisme. C’est d’ailleurs un fait que Diamond développe une vision libérale de l’économie dans ce livre.[4]

Pour étudier les sociétés humaines, et d’autant plus qu’elles se mondialisent et donc que les phénomènes sociologiques prennent le dessus, on ne peut faire l’impasse sur la lutte des classes et l’effet du développement des forces productives sur les rapports sociaux… et réciproquement ![5]

Si l’on garde ce type de réserves en vue, on peut certainement intégrer de façon fructueuse « l’écologie historique » dans le « matérialisme historique » marxiste. Il semble que c’était d’ailleurs la démarche qu’avaient Marx et Engels depuis le début, même s’ils se sont centrés sur le versant « sciences humaines » :

« Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Or cet état de choses ne conditionne pas seulement l'organisation qui émane de la nature; l'organisation primitive des hommes, [...] il conditionne également tout leur développement ou non développement ultérieur jusqu'à l'époque actuelle. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire. »[6]

Il est évident que le marxisme n’est pas une vision achevée. Il s’est concentré sur un modèle décrivant l’évolution des sociétés en Europe, en laissant de nombreux sujets de débats : sur les premières sociétés humaines, sur le « mode de production asiatique », sur l’impérialisme et les inégalités nationales, etc. Certaines clés de compréhension sont probablement à chercher du côté de l’écologie historique.

La vision scientifique « unifiée » de l’histoire de l’humanité, si un jour elle voit le jour, sera sans aucun doute une science complexe, croisant de nombreuses disciplines.


[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Historical_ecology

[2] http://www.dailymotion.com/video/xk95md_un-monde-de-conquetes-les-puissants-et-les-faibles_webcam

[3] Histoire Globale, Pour ou contre Jared Diamond ? 2010

[4] Le Monde Diplomatique, Débat sur Effondrement, 2008

[5] Le développement des forces productives était une pré-condition du capitalisme (et donc dans une certaine mesure du communisme), et rompre avec le capitalisme est une condition pour rompre avec le productivisme.

[6] Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1845

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