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Aude Lancelin ou l’exercice solitaire du style
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
On aurait tort de ne voir dans le livre d’Aude Lancelin, « Un Monde libre » qu’un règlement de compte à la suite d’un licenciement brutal, c’est le roman d’apprentissage d’une génération qui n’a connu de la gauche que ses dérives électoralistes et ses reniements.
On aurait tort de ne voir dans le livre d’Aude Lancelin, « Un Monde libre » (Les liens qui libèrent) qu’un règlement de compte à la suite d’un licenciement brutal dont nous avons été nombreux dans une pétition à dénoncer le caractère politique (1). Ce n’est pas non plus un pamphlet contre ceux qui l’ont lâchement inspiré dans les coulisses des palais de la République. Mediapart en a rendu compte à plusieurs reprises sous la plume de Laurent Mauduit qui a révélé l’arrière plan d’une procédure de licenciement manifestement téléguidée de l’Elysée à un an d’une réélection difficile. Aude s’en est expliqué elle même sur Mediapart dans le cadre d’une émission en direct consacrée à la liberté d’expression.
S’il faut y revenir c’est que le livre qu’elle vient de publier aux éditions Les liens qui libèrent, déborde les circonstances qui l’ont inspiré. Ce n’est pas un brûlot contre le hollandisme, car on le sait désormais, le président se charge lui même d’usiner les flèches dont il est criblé. Ce n’est pas un plaidoyer pro domo, c’est le roman vrai d’une désintégration politique, idéologique, et pour finir morale.
S’il déborde si largement le licenciement de son auteur, c’est que « Le Monde libre » est inspiré par une nécessité intérieure, et non par un désir de vengeance, c’est un « retour sur expérience » comme aime à les qualifier dans la novlangue néolibérale qu’ils affectionnent, les nouveaux ingénieurs de l’âme qui ont pris le pouvoir dans les rédactions, les licencieurs du « Monde Libre », mais ce retour sur expérience a la vigueur d’un revers de Navrátilová, car Aude Lancelin ne retient pas ses coups, c’est à vrai dire une gifle, une gifle au goût d’un certain public qui défile dans « Le Monde Libre » comme dans le finale fellinien de 8 ½ : « les imposteurs défaits de la nouvelle philosophie, les tartuffes de la réaction grimés en gardien des belles-lettres, les corrupteurs, les éditorialistes machistes, les managers de l’année, que votre seul regard dérange, les benêts de salles de rédaction pour qui le seul usage d’un mot rare est déjà une sorte de crachat à eux personnellement adressé, les somnambules surtout, qui ne savent pas qu’un jour ce pays fut la patrie de l’intelligence, ou ceux que le souvenir de ce flambeau désormais éteint humilie et qui préfèrent oublier... Après la tragédie, le temps du carnaval.
Rares sont les livres qui réussissent à embrasser une époque et à s’en faire l’analyseur. « Le monde Libre » est de ceux là, c’est le roman d’apprentissage d’une génération qui n’a connu de la gauche que ses dérives électoralistes et ses reniements. Une fois le protestant Jospin mis prématurément à la retraite, place aux tacticiens et aux énarques de la promotion Voltaire, sans foi ni loi. Une génération sans expérience et sans récit qui n’a connu que le manège enchanté du pouvoir. Ils iront jusqu’à l’Elysée.
Aude Lancelin n’est pas la passionaria révolutionnaire que l’Elysée a cru débusquer à la tête de l’Obsolète. « Issue d’une famille vendéenne par mon père, seul de toute la lignée à avoir obtenu le baccalauréat et contre révolutionnaire par attache autant que par snobisme, c’est peu dire que je n’avais nullement cherché, en rejoignant la bergerie socialiste de la place de la Bourse, à y introduire un bacille politique quelconque, à fortiori celui de l’extrême gauche à laquelle rien ne m’attachait. » Ni de droite ni de gauche, la sociologie la rapprocherait de Macron plutôt que de Mélenchon, mais voilà elle a lu et elle a du caractère ce qui fait toute la différence avec ces détracteurs incultes et à la souplesse toute managériale. Pasolini, Chesterton, ceux qu’elle appelle les « grands chrétiens rouges paradoxaux » dont elle a conservé « un sens de la justice indéracinable ». Devenue agrégée de philosophie trois ans auparavant, elle fait son entrée à 26 ans, dans ce qu’elle croit être encore, le temple de la pensée critique, trop tard ce n’est plus l’Observateur d’André Gorz, c’est « L’Obsolète » sa doublure dévitalisée. Un été, pour une couverture d’été sur l’idée de démocratie, Lancelin interroge avec une consœur les plus grands noms de la philosophie européenne de Slavoj Žižek à Jean Baudrillard, de Jürgen Habermas à Alain Badiou ou Peter Sloterdijk. Le dossier finira à la poubelle accompagné de ce commentaire : « Qu’est ce que c’est que ces discours de cinglés ? Les filles vous avez complètement déconné !»
Puis ce sera l’inexorable exil des écrivains et des penseurs aux profits des grammairiens de la pensée managériale, jusqu’à l’entrée en scène de celui que Lancelin appelle « l’Ogre », venu du Minitel rose et devenu un géant des Telecom et qui ne fit qu’une bouchée de l’Obs.
Lancelin enfonce son scalpel dans ce qui est moins un corps comme le suggère la métaphore chirurgicale qu’un corpus de textes, une masse d’écrits ventriloques mais aussi de « pratiques théoriques » somnambules puisque, responsable des pages idées et débats au Nouvel Obs et à Marianne, c’est son métier de lire les textes et d’interroger ces pratiques... Elle ne se contente pas d’épingler l’ignorance de ses licencieurs, elle met à nu la misère de leur esthétique : le triomphe du kitsch néolibéral... C’est la partie la plus drôle du livre qui décrit l’invasion des bonnes pratiques sous le masque hideux de la « Modernité »: séances de coaching, brainstorming, jeux de rôles déshonorants. « Jamais il ne comptait ses heures, écrit Lancelin d’un directeur de rédaction, quand il s’agissait de caster une journaliste en charge des plans resto, d’assurer un comité de pilotage numérique ou une réunion budget sans enjeu... ». Du journalisme il n’en est plus question sinon sous forme de compilation de dépêches, de reprise de la parole officielle, de taux de clics attendu, de fadeur humaniste, « un journalisme d’où l’esprit se serait absenté ne laissant derrière lui que le désert des contenus ».
Guy Hocquenghem parlait dans sa « Lettre à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » de la génération de 68 comme «d’un bloc coagulé de déceptions et de copinages ». Aude Lancelin pourrait en dire autant de la génération qui a suivi ; les copinages ont redoublé mais au lieu d’un bloc coagulé, elle préfère parler d’un « trou d'air intellectuel depuis une trentaine d'années". Il ne s’agit plus de déception, mais de dévoration, une puissance sans limite de dévoration. D’où sa morbidité. Une conversation rapportée dans le livre d’Aude Lancelin avec le directeur de la rédaction de l’ « Obsolète » en donne un exemple accablant. Elle a lieu après les attentats de novembre 2015, celui ci se lâche soudain et confie : « J’ai adoré la période des attentats ! »
« Face à cette puissance dévorante, écrivait Daniel Bensaïd à propos du livre d’Hocquenghem, il n’est d’autre recours que d’opposer la lente et patiente gestation ascendante d’un style. » C’est la singularité et l’audace du livre d’Aude Lancelin : aux censeurs et licenseurs, elle oppose ce qu'ils redoutent par dessus tout, l’exercice solitaire du style.
> Un Monde libre, Aude Lancelin, Les liens qui libèrent.
> Lire aussi l'article de Laurent Mauduit et les bonnes feuilles du livre https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/111016/une-plongee-dans-les-bassesses-et-les-turpitudes-de-l-obs
> https://blogs.mediapart.fr/christian-salmon/blog/250516/petition-contre-une-presse-aux-ordres-du-pouvoir On peut encore signer cette pétition ici :




