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Entretien avec Steven, livreur Deliveroo, membre du CLAP
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Steven, 23 ans, travaille chez Deliveroo depuis dix mois. Avec d’autres livreurs, il fait partie du Collectif des livreurs autonomes de Paris, le CLAP. Ce collectif, créé il y a environ un an, a pour but de regrouper les livreurs de toutes les plateformes, syndiqués ou non, à vélo ou en scooter. Steven est également syndiqué chez Sud Commerce-services, où il existe maintenant, depuis la mobilisation d’août dernier, une section coursiers.
Tu es livreur à vélo chez Deliveroo. Cet été, vous avez mené une lutte exemplaire. Peux-tu nous rappeler de quoi est partie la colère et quelles sont vos revendications ?
Au début du mois d’août, Deliveroo à envoyé un message aux livreurs les plus anciens pour leur annoncer un changement de contrat. Le message était simple : ils passaient de 7,5 euros garantis de l’heure plus 2 à 4 euros par course effectuée, à 5 euros par course. Ceux qui refusaient n’avaient qu’à trouver un autre travail. Pour nous, c’est une généralisation du travail à la tâche. Il faut bien comprendre qu’on est dépendant des commandes passées sur la plateforme, et qu’il peut se passer plusieurs heures où l’on est disponible pour la boîte sans être payé. Avec le collectif nous demandons des minima horaires garantis (15 euros par heure) et une requalification de la course à 7,5 euros. Il faut savoir que ces chiffres ne sont pas « nets » : ce que nous gagnons est un chiffre d’affaires dont il faut retirer 25 % qu’on doit donner pour cotiser au RSI, plus le coût de l’entretien de notre vélo, d’un smartphone, et l’équivalent des cotisations auxquelles nous n’avons pas droit, pour le chômage, les congés payés, la retraite etc.
Comment avez-vous lutté ?
Nous nous sommes aidés des différentes expériences de lutte dans d’autre pays, en Angleterre ou en Espagne par exemple. Nous sommes extrêmement précaires, nous n’avons pas de sécurité de l’emploi puisque les plateformes peuvent nous virer sans aucune forme de procès ou de justification. Nous avons donc dû repenser la question de la mobilisation et de la grève pour à la fois nous protéger, et mettre un maximum de pression sur la boîte. Nous avons donc appelé à des rassemblements sur des places, où nous attendons nos commandes. Nous avons fait des prises de parole pour rompre l’isolement, puis nous sommes partis en manif sauvage à pied, à vélo, pour aller bloquer les commandes Deliveroo des restaurants. L’intérêt de cette stratégie est multiple. La boîte ne sait pas qui sont les livreurs participant au mouvement et on crée un rapport de forces, en faisant perdre de l’argent à la boîte, tout en pouvant alerter les médias sur notre situation.
Avec quelles formes d’organisation avez- vous mené la lutte ?
Comme je le disais, à Paris et dans la plupart des villes nous sommes organisés au sein de collectifs et certains membres sont syndiqués. Mais ce n’est pas partout le cas. A Bordeaux par exemple, les livreurs sont organisés uniquement au sein de la CGT. Les collectifs ont l’avantage de permettre à des livreurs de s’organiser facilement, et de commencer à rompre l’isolement. Les syndicats apportent quant à eux une structure organisationnelle, financière et une expérience indispensable pour la lutte. Ces deux approches sont complémentaires.
Quels sont les liens que vous avez développés avec des livreurs d’autres pays ? A quoi cela vous a-t-il servi ?
Le 27 septembre dernier, nous avons organisé le premier mouvement de lutte international des livreurs ubérisés. Nous avons organisé des rassemblements dans différentes villes françaises et au niveau européen (Italie, Angleterre, Allemagne). Si cela n’a pas été très suivi à Paris, c’est tout de même une première expérience de grève transnationale. Il faut bien comprendre que l’exploitation et la précarité absolue de nos conditions de travail, le fait que nous soyons soumis à des multinationales, nous obligent à penser la lutte au niveau global. Paradoxalement, en voulant nous isoler, ils nous obligent à penser la lutte à a ce niveau là. C’est une des contradictions du capitalisme moderne. Pour l’instant, nous nous coordonnons principalement par Whatsapp avec les autres collectifs. Mais des copains du CLAP sont allés à Turin le mois dernier pour discuter avec les collectifs locaux à l’occasion du G7 sur les plateformes numériques. Une rencontre devrait également avoir lieu à Berlin d’ici la fin de l’année. Nous espérons créer les bases d’un vrai mouvement transnational de lutte, qui nous l’espérons pourra dépasser la question des livreurs pour aller vers toutes les champs de précarité.
Où en est votre mobilisation aujourd’hui ? Qu’avez-vous obtenu ?
Après plusieurs journées de grève, plusieurs manifestations et une occupation des locaux, nous avons obtenu de rencontrer le PDG de Deliveroo France. Nous avons obtenu qu’aucun livreur mobilisé ne soit sanctionné pour sa participation. Mais nous avons surtout obtenu une assurance gratuite payée à tous les coursiers. Il faut comprendre que puisque nous ne sommes pas considérés comme des salariés, nous n’avons pas le droit à la sécurité sociale. Lorsqu’on se blessait, tous les frais étaient à notre charge à moins de souscrire à une assurance privée, ce que 60 à 80 % des livreurs ne faisaient pas. Celle-ci est maintenant payée par la boîte. Nous sommes également en discussion avec la boîte par l’intermédiaire des syndicats pour créer un cadre pérenne de représentation du personnel. On attend de voir, et nous restons vigilants sur cette question.
Quelles perspectives vois-tu pour la suite ?
Actuellement, on essaie de se structurer au niveau national. Une rencontre de tous les collectifs de France aura lieu début novembre, on va essayer de développer l’échange d’informations, de rompre l’isolement et de se coordonner. Une prochaine rencontre est également prévue avec la direction de la boîte, on va essayer de faire venir un maximum de livreurs de ces collectifs, de faire un rassemblement devant le lieu de la rencontre et une assemblée générale.
Dernières questions, qui portent davantage sur vos conditions de travail et le lien de subordination par rapport aux plateformes. Le 27 septembre dernier, des coursiers de Take Eat Easy, qui se sont retrouvés sur le carreau quand la plateforme a mis la clef sous la porte, ont été déboutés aux prud’hommes de leur demande en requalification de leurs contrats commerciaux en contrats de travail : les juges ont estimé qu’ils sont bien des indépendants, « libres d’organiser leur travail » et donc que les prud’hommes ne sont pas compétents. Qu’est-ce que ça t’inspire ?
Il y a une fuite de l’ensemble des pouvoirs publics, qui se considèrent, à tous niveaux, comme incompétents, pour répondre aux problématiques de l’ubérisation. On reste dans une zone grise de laquelle on ne sortira jamais si on ne se bat pas à la base, nous livreurs. Nous n’attendons rien des pouvoirs publics qui depuis longtemps déjà auraient pu se pencher sur la question et réguler, nous allons lutter et imposer nos revendications, tout passe par la lutte.
Qu’est-ce qui, dans vos conditions de travail, fait de vous des travailleurs subordonnés à une plateforme ?
Premièrement, nous sommes subordonnés à la plateforme parce que nous ne pouvons pas développer une clientèle propre. Le client qui consomme ne peut pas choisir son livreur, les livraisons sont réparties par Deliveroo suivant un algorithme qui intègre un certain nombre de données (rentabilité, vitesse moyenne, travail le week-end, etc.). De plus, nous avons des obligations à respecter (port de la tenue, modalités de travail, etc.) qui montrent bien qu’il y a une subordination. Nous devons rendre des comptes aux plateformes, nous sommes pénalisés si nous ne travaillons pas le week-end ou si nous annulons des heures de travail.
Est-ce que la perspective, c’est de revendiquer le fait de devenir salariés des plateformes pour lesquelles les livreurs travaillent ?
Nous ne prenons pas la question dans ce sens là, comme je disais nous sommes actuellement dans une zone grise, quelque part entre la subordination salariale et une théorique indépendance. Nos revendications sont claires : nous voulons un salaire décent avec un minimum garanti, nous voulons cotiser comme les autres salariés au chômage, à la retraite, à la sécurité sociale, nous voulons pouvoir organiser nos horaires de travail pour répondre à nos besoins et nous voulons une sécurité autant dans le travail que physiquement. Que cette forme de travail s’appelle salariat ou indépendance n’a pas beaucoup d’importance. Ce que nous voulons c’est sortir de cette zone grise qui arrange tous le monde, start-ups et gouvernements, avec plus de droits.
Propos recueillis par Camille Lefebvre




