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Corcuff: La fin de la gauche radicale en France… et ma démission d’ATTAC

Brève publiée le 16 mai 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/160519/la-fin-de-la-gauche-radicale-en-france-et-ma-demission-d-attac-1

Je pense que la gauche radicale française des années 1990 a fait son temps et qu’il nous faut réinventer aujourd’hui une gauche d’émancipation. D’où ma démission de l’association ATTAC, justifié par des extraits d’un article d’un numéro de la revue «Lignes» consacré aux divergences à gauche sur les « gilets jaunes » en librairie le 17 mai.

Démission d’ATTAC et de son Conseil Scientifique : Pour une gauche d’émancipation

Je suis membre de l’association altermondialiste d’ATTAC et de son Conseil Scientifique depuis décembre 2002. Or, Attac, créée en 1998, est un pilier de ce qu’on appelle « la gauche radicale » en France, galaxie qui a émergé dans les années 1990. ATTAC, comme la plupart des organisations de cette gauche radicale, n’a pas pris la mesure de la place idéologique et politique prise par un ultra-conservatisme nationaliste, xénophobe, sexiste et homophobe depuis la deuxième moitié des années 2000, en France, en Europe et dans d’autres pays. Elle a peu été sensible au rapt ultra-conservateur opéré sur la critique sociale à partir de ce moment (critique du néolibéralisme économique, de la mondialisation, des banques, de la financiarisation de l’économie, etc., domaines privilégiés d’ATTAC), sur la base d’un décrochage du lien historique à gauche entre critique sociale et émancipation. Malgré les efforts honorables de sa direction et des animateurs de son Conseil Scientifique, elle n’a pas réussi à résister à l’écho grandissant des pseudos « solutions » nationalistes (« démondialisation », protectionnisme national, sortie de l’euro, Frexit…) parmi ses sympathisants et, au-delà, dans des secteurs significatifs de la gauche radicale. Elle a rarement perçu l’extension des domaines du confusionnisme qui a accompagné le développement des bricolages idéologiques ultra-conservateurs, c’est-à-dire la progression de zones rhétoriques et idéologiques permettant des passages routiniers entre des thèmes d’extrême droite, de droite et de gauche. Son insistance sur les lobbys a même alimenté des passerelles possibles vers des schémas conspirationnistes, constituant des tuyaux rhétoriques récurrents dans l’extension du confusionnisme. Et, partant, elle n’a pas su renouveler sa critique du néolibéralisme économique dans le sens de liens plus forts avec la question de l’émancipation. Par ailleurs, elle a été peu consciente, comme beaucoup d’autres organisations de gauche radicale, de la concurrence délétère entre la lutte contre l’antisémitisme (relativisé par une partie de la gauche radicale depuis l’assassinant d’Ilan Halimi en 2006, l’historique diabolisation antisémite du nom de « Rothschild » étant par la suite réactivée au cours de la campagne présidentielle de 2017, puis au sein du mouvement des « gilets jaunes », avec les apparences d’une critique du pouvoir des banques) et la lutte contre l’islamophobie (le terme étant récusé par la partie la plus « laïcarde » - à distinguer du bel idéal de laïcité - de la gauche radicale) ainsi que de l’importance de refaire converger les antiracismes. Comme il est indiqué dans un article qui paraît demain 17 mai 2019 dans la revue Lignes sur « 7 thèses pour en finir avec la gauche radicale en France », dont je livre des extraits ci-après :

« Attac et la Fondation Copernic, associations dotées d’un horizon global et créées avec comme axe principal la lutte contre le néolibéralisme et la mondialisation capitaliste, n’ont pas saisi que les critiques ultra-conservatrices et confusionnistes du néolibéralisme et de la mondialisation les ont largement dépassé sur internet et sur les réseaux sociaux, tout en ayant conquis des positions dans la presse de droite (FigaroVox, Valeurs actuelles…). N’ayant pas cherché à reformuler leurs logiciels à l’aune des risques et des enjeux pour l’émancipation, leur utilité politique ne va plus de soi. Á terme, si les domaines du confusionnisme s’étendent encore, leur existence pourrait même devenir contre-productive. »

Le soutien apporté au mouvement des « gilets jaunes », qui a constitué une des options légitimes possibles dans une perspective d’émancipation sociale, a toutefois été formulé de manière trop mythologique et homogénéisante, en ripant sur les rugosités et les contradictions du réel (dont des composantes minoritaires inquiétantes de ce mouvement, qu’il s’agisse de nationalisme, de xénophobie, d’antisémitisme, de conspirationnisme, ou de préjugés néolibéraux, comme le thème de « la baisse des prélèvements obligatoires », même pas relevé par ATTAC sur ce qui est pourtant son terrain de prédilection), sans chercher à les analyser de manière critique. Sous cette forme, il a alors constitué une cristallisation des aveuglements antérieurs d’Attac comme d’autres d’organisations de la gauche radicale. Certes, le bilan n’est pas que négatif pour Attac dans la dernière période, le lien étroit noué entre question sociale et question écologique en constituant un point fort.

L’évaluation globalement négative établie par rapport à des enjeux vifs du moment, et cependant largement sous-estimés dans la gauche radicale, me conduit à démissionner d’ATTAC et de son Conseil Scientifique. Exit la gauche radicale, vive une gauche d’émancipation à venir ! Par contre, je demeure membre du syndicat SUD Éducation, sa fonction syndicale excédant largement ses liens avec la gauche radicale, et de la Fédération Anarchiste, organisation politique anticapitaliste et libertaire située hors de la gauche radicale.

J'ai rencontré beaucoup de belles personnes à Attac et, de manière non exhaustive, je voudrai saluer en ce moment mélancolique quelques-un.e.s qui ont contribué à m'enrichir sur le plan humain, militant et intellectuel : Christophe Aguiton, Geneviève Azam, Jean-Michel Bourdoiseau, Patrick Braibant, Claude Calame, Jacques Capdevielle, Kristine Charmasson, Jean-Luc Cipière, Jacques Cossart, Annick Coupé, Thomas Coutrot, Christian Delarue, Josiane Flattet, Fabrice Flipo, Susan George, Gérard Gourguechon, Janette Habel, Michel Husson, Samy Johsua, Loïc Lebrun, Eric Le Gall, Julien Lusson, Christiane Marty, Gus Massiah, Antoine Math, Georges Menahem, Pascal Paquin, Jacqueline Pénit, Gérard Perreau-Bezouille, Dominique Plihon, le regretté Albert Richez, Pierre Ruscassie, Catherine Samary, Yannick Sencébé, Yves Sintomer, Stéphanie Treillet, Aurélie Trouvé et Thierry Uso. Deux figures ont incarné tout particulièrement et incarnent encore la rigueur éthique et intellectuelle au sein d'Attac et de son Conseil Scientifique, quelles que soient nos différences et nos divergences : Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa.

7 thèses pour en finir avec la gauche radicale en France

- Extraits d’un article paru dans la revue Lignes, n° 59, mai 2019, pp. 67-84 (les coupures sont indiquées par : […]) -

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Ce qu’on appelle « la gauche radicale » en France constitue une hybridation à partir du début des années 1990 entre une partie de « l’extrême gauche » soixante-huitarde (principalement ce qui tournait autour de l’ancienne Ligue Communiste Révolutionnaire) et des secteurs de la gauche classique (PS et PC) comme des Verts, à laquelle on peut ajouter des forces syndicales (l’Union syndicale Solidaires…) et associatives (Attac, Fondation Copernic…) ainsi que des médias critiques (Le Monde diplomatiquePolitis…) sur la base d’une perspective de rénovation de la gauche face à la double crise du communisme stalinisée et de la social-démocratie néolibéralisée. Un de ses points d’émergence apparaît être le lancement du Manifeste « Refondations » à l’initiative de l’ancien ministre communiste Charles Fiterman en avril 1991. On a d’abord parlé de « gauche anti-libérale », qui va être tendanciellement divisée par la suite en « gauche radicale » et « souverainisme de gauche » (qui, lui, va plus ou moins développer des liens avec un « souverainisme » de droite, voire d’extrême droite), avec des passerelles maintenues entre ces deux pôles. Son histoire est jalonnée par quelques moments forts symboliquement : la campagne pour « le non de gauche » au Traité de Maastricht en 1992, La misère du monde sous la direction de Pierre Bourdieu en 1993, lemouvement social de l’hiver 1995 (dont « l’appel Bourdieu » de soutien aux grévistes et aux manifestants opposé à « la pétition Esprit » du côté de la CFDT de Nicole Notat et du Premier ministre Alain Juppé) et dans son sillage le développement des syndicats SUD (le premier syndicat SUD, SUD PTT, ayant été créé en 1988 suite à des exclusions de la CFDT), la création de l’association altermondialiste Attac et de la Fondation Copernic en 1998, Le nouvel esprit de capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello en 1999, Empirede Michael Hardt et Antonio Negri en 2000…jusqu’à la campagne pour « le non de gauche » au Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005 et le mouvement social victorieux contre le Contrat Première Embauche (CPE) en 2006. J’ai participé à ces combats, successivement au sein de la gauche du PS, du Mouvement des citoyens, de la gauche des Verts, de SUD Éducation, d’Attac, de la Ligue communiste révolutionnaire, du Nouveau parti anticapitaliste… Je suis toujours membre de la Fédération syndicale SUD Éducation (depuis 1996) comme du Conseil scientifique d’Attac (depuis décembre 2002) et, depuis février 2013, je suis militant de la Fédération anarchiste. L’enjeu était de taille : réinventer la gauche dans le contexte des duretés du capitalisme néolibéral après les impasses incarnées par les deux piliers politiques de la gauche au XXe siècle au niveau international, le communisme stalinien et la social-démocratie : l’autoritarisme, voire le totalitarisme, des diverses variantes de « stalinisme » massivement actés par la chute du Mur de Berlin en 1989 et la conversion néolibérale de larges pans de la social-démocratie sous la forme d’un social-libéralisme à partir du début des années 1980.

Après plus d’un quart de siècle d’existence, d’espoirs, de patinements successifs et de bricolages décevants, cette gauche radicale apparaît avoir déjà « épuisé sa force propulsive » selon la formule du dirigeant communiste italien Enrico Berlinguer en 1981 à propos de la Révolution d’Octobre 1917, dans une incapacité à réinventer la gauche. Les formes prises par le soutien public, unilatérales et peu (ou pas) critiques, apporté au mouvement des « gilets jaunes », composite socialement, idéologiquement et politiquement, par la plupart des organisations de la gauche radicale (PCF, La France insoumise, Ensemble !, Fondation Copernic, Attac, Solidaires, NPA…) et libertaire (Alternative Libertaire, Fédération Anarchiste, Organisation communiste libertaire, CNT), comme de secteurs à gauche de la gauche radicale (comme le site Lundi matin) ou d’espaces critiques dans la presse (comme Mediapart), ainsi que par la très grande majorité des intellectuels radicaux se situant à gauche et s’étant exprimés publiquement, constituent un des indices de cet épuisement mortifère de la gauche radicale française des années 1990. Il est vraisemblablement temps d’en finir avec cette gauche radicale et de passer à autre chose. Pour ce faire, il faudrait lever le nez du guidon, se détacher du zapping présentiste, selon l’expression de l’historien François Hartog[1], propre à la tyrannie des immédiatetés médiatiques, des agitations politiciennes sans lendemain et des modes militantes successives et vite oubliées, en tentant de ressaisir de manière plus globale certaines caractéristiques de notre moment historique. Pour voir plus clairement dans cette déroute annoncée et pourtant peu visible aux yeux mêmes de ses protagonistes, je livrerai à la discussion de celles et ceux qui s’intéressent à l’avenir de la critique sociale émancipatrice sept thèses concises et même abruptes sur la disparition à la fois probable et souhaitable de la gauche radicale en France. Cela synthétise sous une forme provisoire et partielle mes contributions en cours[2] à la reconfiguration d’une boussole critique et émancipatrice en des temps brouillés et troubles.

[…]

5. Le moment actuel, tout particulièrement en France, se caractérise par un brouillage des repères politiques antérieurement stabilisés autour de l’opposition « droite »/« gauche », générateur de brouillard idéologique. Dans ce brouillard idéologique, des espaces que je qualifie de confusionnistes se sont constitués favorisant principalement l’extrême droitisation. Le confusionnisme se déploie dans des espaces rhétoriques et idéologiques permettant des passages confus et de plus en plus usités, parfois conscients et souvent non-conscients, entre des thèmes et des postures de gauche, de droite et d’extrême droite. Ce n’est pas quelque chose d’historiquement inédit, car des formes de confusionnisme ont aussi pu se développer dans les années 1930, par exemple en France avec ce qui a été appelé « les non-conformistes des années 30 »[3], promoteurs de syncrétismes idéologiques pouvant associer, dans l’hostilité au libéralisme politique (associé au libéralisme économique), des bouts de catholicisme, de fascisme et de communisme. On observe toutefois une différence notable entre les années 1930 et la situation actuelle : le clivage gauche/droite était hier stabilisé, les thèmes de gauche s’adossant à des organisations politiques et syndicales puissantes, alors qu’il s’affaisse aujourd’hui. Les domaines du confusionnisme s’étendent donc davantage que dans les années 1930.

Une partie des intellectuels de la gauche radicale a participé à la stabilisation d’intersections confusionnistes. Á partir du début des années 2010, des auteurs de gauche radicale se sont orientés vers le thème d’une « solution nationale » face à une « Europe » et un « euro » diabolisés : les économistes Cédric Durand et Frédéric Lordon, le journaliste François Ruffin, le sociologue Razmig Keucheyan, le philosophe Stathis Kouvelakis, l’essayiste Aurélien Bernier ou la radicale chic Revue des Livres. Les sorties cocardières et parfois germanophobes de Jean-Luc Mélenchon ont accompagné ces déplacements dans le champ politicien. L’évolution de l’économiste Jacques Sapir vers la proposition d’une alliance Mélenchon-Le Pen à partir d’août 2015 a constitué une radicalisation de cette tentation nationaliste au sein de la gauche radicale. Dans un livre de philosophie politique, Imperium, Frédéric Lordon, l’intellectuel le plus populaire dans les différents secteurs de la gauche radicale aujourd’hui, notamment à cause de la position centrale de son blog sur le site du Monde diplomatique (La pompe à phynance, a donné quant à lui des tonalités identitaristes à ces bricolages idéologiques : il y pose « la nécessité de l’appartenance »[4], en valorisant « l’appartenance nationale »[5], dans le dénigrement de l’internationalisme et en particulier de la figure de « citoyen du monde »[6]. Á un moment, son discours prend même des accents quasi-barrésiens en flirtant avec la primauté de « l’enracinement » : « la communauté politique totalement disséminée n’existe pas. […] Car un moment il faut bien se retrouver »[7].

Une autre intersection confusionniste au sein de la gauche radicale a consisté dans la progression de l’équivalence relativiste entre le centre-droit néolibéral d’Emmanuel Macron et l’extrême droite au moment du second tour de la campagne présidentielle de 2017. Il y avait des raisons légitimes de ne pas voter pour Emmanuel Macron sans apparaître comme un « allié objectif » de l’extrême droite. Ce n’est donc pas le vote qui est visé là, mais la prolifération à gauche de la gauche de discours du type « Macron = Le Pen » sur internet, les réseaux sociaux ou dans la rue (les manifestations, notamment de lycéens, dans plusieurs villes le 27 avril 2017 avec le slogan « Ni Marine, ni Macron, ni patrie, ni patron »). Cela a été accompagné par les atermoiements de Jean-Luc Mélenchon et les discours de mise en équivalence entre Le Pen et Macron par Philippe Poutou pour le NPA et Nathalie Arthaud pour Lutte Ouvrière. Une telle pente relativiste est radicalisée par l’éditeur Éric Hazan dans son soutien aux « gilets jaunes » quand il avance que, dans le combat anti-Macron, les militants d’extrême droite ne sont pas « pas vraiment » ses « amis » ; « mais un peu quand même »[8], ouvrant ainsi la porte à des alliances pratiques et ponctuelles. Ces propos ont ensuite été justifiés de manière emberlificotée par l’historien des idées François Cusset exhibant son courage mondain face au « chantage électoral à la peste brune »[9]. Dans un récent livre, François Bégaudeau approfondit cette évolution qui déplace l’équivalence relativiste de la Présidentielle vers une préférence provocatrice pour l’extrême droite. Tenté de quitter la critique sociale structurelle pour les frissons du « politiquement incorrect », l’écrivain en vient à lancer goulûment qu’il « déteste davantage Macron » que Marine Le Pen[10], en ne se sentant pas « concerné » par une éventuelle « victoire de Le Pen »[11], et qu’il se sent plus « proche » d’Éric Zemmour, à cause de son « analyse de classes », que de Raphaël Enthoven[12]. Le jugement de goût et les plaisirs de la profanation provocatrice remplacent la pensée critique structurelle en alimentant un confusionnisme politique brouillant un peu plus les repères d’une politique d’émancipation.

D’autres d’aspects, que je ne pourrai pas développer ici, ont rendu possible des intersections confusionnistes au sein de la gauche radicale : recours à des schémas conspirationnistes (dont Jean-Luc Mélenchon) ou relativisation de la critique du conspirationnisme (Frédéric Lordon…), diabolisation des médias mettant en arrière-plan le souci de pluralisme (encore Mélenchon, Lordon…), assimilation du libéralisme économique et du libéralisme politique (théorisé par Jean-Claude Michéa, mais aussi exprimé par Lordon), amalgames islamophobes (particulièrement autour du port du foulard musulman) pour certains (Mélenchon et Adrien Quatennens sur la syndicaliste étudiante Maryam Pougetoux en mai 2018) et relativisation de l’antisémitisme pour d’autres (Lordon dans Le Monde diplomatique[13]), absence de vigilance face au retour public du mythe conspirationniste « Rothschild », vecteur historique d’un anticapitalisme antisémite, à partir de la campagne présidentielle de 2017, puis au sein du mouvement des « gilets jaunes », ambiguïtés vis-à-vis des migrants (encore Mélenchon, Lordon….)…

[…]

7. La gauche radicale française des années 1990 n’est plus en mesure de relancer le pari de l’émancipation sociale en ce début de XXIe siècle. Un parti aujourd’hui marginalisé comme le NPA, qui a soulevé des espoirs lors de sa création en 2009, n’a guère conscience des dangers confusionnistes. Attac et la Fondation Copernic, associations dotées d’un horizon global et créées avec comme axe principal la lutte contre le néolibéralisme et la mondialisation capitaliste, n’ont pas saisi que les critiques ultra-conservatrices et confusionnistes du néolibéralisme et de la mondialisation les ont largement dépassé sur internet et sur les réseaux sociaux, tout en ayant conquis des positions dans la presse de droite (FigaroVox, Valeurs actuelles…). N’ayant pas cherché à reformuler leurs logiciels à l’aune des risques et des enjeux pour l’émancipation, leur utilité politique ne va plus de soi. Á terme, si les domaines du confusionnisme s’étendent encore, leur existence pourrait même devenir contre-productive. Comme d’autres secteurs de la gauche radicale, ces deux associations apparaissent souvent adossées implicitement à une politique quasi-théologique du Mal. La focalisation sur un Mal supposé principal (« le néolibéralisme »), parfois omniprésent et omniscient, dans des schémas à pentes conspirationnistes (« les lobbys », « Davos », « les médias »…), agissant à travers des figures personnalisées (« Sarkozy », « Hollande », « Macron »…), les empêche de se coltiner politiquement une pluralité de maux, d’intensité et de dangerosité variables, ayant seulement des interactions et des intersections entre eux (le néolibéralisme, mais aussi les risques écologiques, l’extrême droitisation, l’islamophobie, l’antisémitisme, les islamo-conservatismes, les violences sexistes…). Sortir de cet âge encore quasi-théologique de la politique supposerait une véritable révolution intellectuelle. La France insoumise, quant à elle, constitue déjà un objet politique qui ne correspond plus que partiellement à la gauche radicale des années 1990, car, affectée par son mode d’organisation nationale césariste, par les ambiguïtés du thème du « populisme de gauche » et par les zones confusionnistes entretenues par ses dirigeants, elle se présente comme une mutation génétique à partir de la gauche radicale.

Il faudrait alors réinventer une gauche d’émancipation sur les décombres de la gauche radicale des années 1990. L’émancipation ne peut plus être aujourd’hui simplement républicaine et/ou socialiste. Elle appelle une configuration post-républicaine et post-socialiste (et donc avec des composantes républicaines-démocratiques et socialistes-anticapitalistes) bariolée : cosmopolitique, de classe, écologiste, féministe, décoloniale, queer, intersectionnelle, pluriculturelle et laïque, soucieuse des individualités, promouvant des identités individuelles et collectives plurielles, métissées et ouvertes, expérimentant des dispositifs radicalement démocratiques où des formes inévitables, mais limitées et contrôlées, de délégation verticale sont contrebalancées par le déploiement de rapports horizontaux. Les militants et les sympathisants des organisations de la gauche radicale sont vraisemblablement une partie de la solution, mais ces organisations sont également une partie du problème. Même chose pour les « gilets jaunes ». Le principal pourrait venir d’initiatives associatives localisées, de groupes pour l’émancipation, s’efforçant de trouver des convergences. Il y a un vivier de potentialités de ce point de vue dans ce que j’appelle la gauche mélancolique, c’est-à-dire des personnes se reconnaissant encore dans « le peuple de gauche » mais non-militantes et en attente de quelque chose de réellement renouvelé. Cependant, en histoire rien n’est inéluctable et la question de l’émancipation sociale pourrait se voir marginalisée pour longtemps…

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Revue Lignes (https://www.editions-lignes.com/), n° 59, mai 2019 (en librairie le 17 mai 2019), 248 pages, 20 euros

GILETS JAUNES :

UNE QUERELLE DES INTERPRÉTATIONS

Sommaire

Jacob Rogozinski & Michel Surya, Présentation

Sophie Wahnich, Intelligibilité des Gilets jaunes : lanterne magique ou cinéma ?

Jacob Rogozinski, Démocratie sauvage

Alain Badiou, Leçons du mouvement des « Gilets jaunes »

Jérôme Lèbre, Le pavillon jaune. Résistances locales contre symbolique nationale

Philippe Corcuff, 7 thèses pour en finir avec la gauche radicale en France

Jacques Brou, Faire peur, faire pire, faire taire

Chloé Mareste, Du discrédit (Fragments d’un journal)

Éric Clémens, L(a ré-)'invention d'une démocratie horizontale

Gérard Bras, Expériences plébéiennes et demandes démocratiques

Judith Balso, De quelle couleur le temps qui vient avec les « Gilets jaunes » ?

Yves Dupeux, Le peuple des « Gilets jaunes »

Guillaume Wagner, « Qu'est-ce qu'on attend »

Franck Fischbach, Le peuple social ou le retour du populaire

Christiane Vollaire, L’espace des écarts

Jean-Philippe Milet, Des Gilets jaunes. Onglets pour une entente politique

Arnaud Tomès, Les Gilets jaunes, le populisme et la démocratie

Bernard Noël, Du contre-pouvoir

Silmiya, Cher « Lignes ». Lettre

Voir le numéro et le commander sur le site de la revue Lignes : https://www.editions-lignes.com/LES-GILETS-JAUNES-UNE-QUERELLE-DES-INTERPRETATIONS.html

[1] Dans F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

[2] Deux livres complémentaires de théorie politique, l’un sur le décryptage des tendances négatives de la période et l’autre sur l’exploration de possibles positifs, sont à paraître en 2019, La grande confusion. Winter is coming (Paris, Cerf), et 2020, Réinventer l’émancipation. Contre les enfermements identitaires (Paris, Don Quichotte).

[3] Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-conformistes des années 30 [1e éd. : 1969], Paris, Seuil, collection « Points Histoire », 2001.

[4] F. Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La Fabrique, 2015, p. 38.

[5] Ibid., pp. 47-49.

[6] Ibid., p. 47.

[7] Ibid., p. 190.

[8] É. Hazan, « Paris n’est pas un acteur, mais un champ de bataille », entretien avec J. Confavreux, Mediapart, 7 décembre 2018, <;.

[9] F. Cusset, « Un chantage électoral à la peste brune », Le Monde daté des 16-17 décembre 2018.

[10] F. Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Paris, Pauvert/Fayard, 2019, p. 20.

[11] Ibid., p. 54.

[12] Ibid., p.37.

[13] F. Lordon, « Le complot des anticomplotistes , Le Monde diplomatique, octobre 2017.