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Sasa Uhlova, porte-voix des oubliés du miracle économique tchèque
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
La journaliste s’est infiltrée dans les entreprises qui payent au salaire minimum. Désormais vue comme une experte, elle a su toucher en révélant les contradictions du plein-emploi.

Quand elle déambule dans Prague, Saša Uhlová préfère se cacher sous sa grande capuche noire. Depuis qu’elle a dénoncé les conditions de travail des salariés tchèques payés au salaire minimum, cette femme au crâne rasé est de plus en plus souvent reconnue. Et c’est nouveau, pour une journaliste plutôt habituée à s’adresser au petit cercle antifasciste des intellectuels de la capitale, qui consultent d’ordinaire le site anarchiste A2larm.cz, pour le compte duquel elle est rédactrice.
Jamais elle n’aurait pensé qu’en menant son enquête incognito, à la manière de l’Allemand Günter Wallraff, qui s’était glissé en 1985 dans la peau d’un travailleur immigré, elle deviendrait elle-même un phénomène de société dans son pays. « Cela faisait longtemps que je voulais enquêter sur les caissières, les réceptionnistes, les couturières, tous ces gens qui n’osent pas parler ouvertement, énonce cette quadragénaire, mère de quatre enfants. Alors je me suis fait embaucher moi-même dans différents jobs durant six mois, entre janvier et juin derniers. » Sa démarche, inédite dans le pays, a produit un résultat qui l’est tout autant : une série écrite en plusieurs volets, de reportages publiés en ligne depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de cette année.
Inflation des biens de première nécessité
Elle a reçu un écho incroyable dans le reste de la presse. « Les gens ont été choqués. Ils ne savaient pas que les blanchisseuses de l’hôpital public, par exemple, ne gagnent que 11 000 couronnes brut par mois, soit environ 433 euros, pour quarante-quatre heures par semaine, rapporte Saša Uhlová. Elles turbinent dur et apportent leur pierre au miracle économique, sans pouvoir participer à la société de consommation. » La République tchèque connaît désormais le plein-emploi, mais le revenu moyen n’y dépasse toujours pas les 1 176 euros brut mensuels.
« Les prix des biens de première nécessité subissent une inflation beaucoup plus importante que les autres », explique le sociologue Daniel Prokop. Et cela grève le budget des foyers les plus pauvres. Face aux micros et aux caméras, la reporter, interviewée comme une experte, se fait donc inlassablement le porte-voix des invisibles. Elle évoque souvent cet ancien collègue qui ne quitte jamais son quartier, parce qu’il ne peut pas se permettre de dépenser 24 couronnes pour un ticket de métro.
« La révolution n’est pas pour demain »
Elle raconte que les Mongols et les Ukrainiens employés aux trois huit sur les chaînes de montage sont sélectionnés par des agences qu’ils appellent les « mafias ». Ils se tuent à la tâche douze heures sur vingt-quatre, dont quatre en heures supplémentaires. Autant de récits qui semblent entraîner une prise de conscience. L’un des anciens employeurs de Saša Uhlová a même augmenté les salaires après ses révélations. Mais, pour cette pasionaria, c’est très loin d’être suffisant. Dans le but d’atteindre encore plus de monde, elle a également accepté de faire l’objet d’un documentaire diffusé le 12 décembre à la télévision publique.
« Quand j’étais infiltrée, j’ai tout filmé avec une caméra qu’une copine réalisatrice, Apolena Rychlíková, avait planquée dans mes lunettes et elle s’est servie des images, s’esclaffe-t-elle. Mais, bon, la révolution n’est pas pour demain. Même vingt-huit ans après la chute du rideau de fer, les gens de chez nous sont restés soumis à un système autoritaire. Ils n’ont pas encore vraiment l’esprit de revendication. »
Pour preuve, cette réaction d’une ex-collègue qui avait découvert qu’elle était en fait journaliste. « Vous n’allez pas nous causer de problèmes ? », lui avait-elle tout simplement demandé.




