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Olivier Neveux: Sur la grève au théâtre de la Commune à Aubervilliers

culture théâtre

Brève publiée le 23 septembre 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.facebook.com/salariesdutheatredelacommuneenlutte/posts/454747788348882?__tn__=K-R

Prise de position d'Olivier Neveux, professeur d'histoire et d'esthétique théâtre à l'ENS, sur la situation au Théâtre de La Commune -Merci à lui ❤️


Cher-es salarié-es en lutte du Théâtre de la Commune,


Je souhaite accompagner ma modeste contribution à la caisse de grève de quelques mots.

Je ne connais certainement pas tout de la situation, des choses m’échappent et, initialement, je ne pensais pas m’engager. Depuis le début de cette lutte, je n’ai évidemment jamais songé à soutenir la direction, il y va d’une éthique minimale : lorsque des salarié.es protestent contre ce qui est fait à leurs conditions de travail, quoi que l’on pense du conflit en cours et malgré l’estime voire l’admiration que l’on peut avoir pour les artistes-dirigeants, à l’heure du rapport de forces, on ne se rallie pas au patronat.

J’étais bien sûr solidaire de vos revendications, par ailleurs mesurées et minimales :

« L’arrêt immédiat de pratiques de gestion du personnel nocives ; Le respect de l’institution représentative du personnel ; L’ouverture d’un audit social RH et, dans l’attente des conclusions ; le maintien dans l’emploi, et dans leurs attributions, des salarié.e.s en poste ; le gel de toute nouvelle création ou suppression de poste, et des restructurations en cours ».

Je pensais pourtant ne pas intervenir de suite, documenter ce conflit, écrire plus tard — tout en ne camouflant rien de ma sympathie pour votre mouvement.

J’entretiens avec ce théâtre des liens particuliers. 
J’ai soutenu le projet de sa directrice. 
J’ai espéré qu’elle réussirait. 
J’ai été, à son arrivée, impressionné par la radicalité et la clarté de son désir (par sa façon aussi de soutenir le recours à la grève, minoritaire, lorsque la situation la rendait impérative, à l’époque du festival d’Avignon).
Je l’ai dit, écrit lorsque son spectacle Hypérion a été éreinté par la critique. 
J’ai fait cours sur son oeuvre à l’université et dans les écoles d’art. 
Je crois même qu’il n’y a pas beaucoup d’autres universitaires qui puissent se prévaloir d’autant de temps de travail consacré à ce théâtre et à des oeuvres qui s'y sont produites. Cela ne me donne aucun droit mais assurément des scrupules.

Bien sûr, comme beaucoup, depuis plusieurs mois, je n’avais plus le même enthousiasme.
Je ne voyais plus très bien ce qui distinguait vraiment La Commune.
Sinon :
- sa façon de faire constamment la leçon (radicale) sans grands motifs au reste du monde ;
- son désir d’occuper le temps désœuvré de quelques derniers compagnons politiques des diverses et successives organisations militantes d’Alain Badiou ;
- Et il est vrai, aussi, son engagement ostensible vis-à-vis des migrant.es, mené sous le haut-commissariat de Judith Balso, avec la bienveillante onction de l’ex-Préfet Leschi et dans la continuité idéologique des thèses de feu « l’Organisation politique » (le mouvement créé dans les années 1980 par, entre autres, Alain Badiou et Judith Balso et que copient laborieusement et presque parodiquement les textes de la Commune) — ce que d’autres théâtres font eux aussi, plus discrètement, et avec moins de dogmatisme.

Il n’empêche : je continue à penser que ce projet à de nombreux égards est fort.

J’aurais aimé qu’il réussisse. 
J’espère qu’il n’est pas trop tard.

Mais je suis à cette heure révolté par les arguments qui circulent afin de vous discréditer, les méthodes employées contre la manifestation de votre lutte et la façon que l'on a de refuser de vous écouter.

Je ne parle même pas de l’immonde lettre de Bruno Tackels diffusée sur Facebook, qui depuis sa propriété colombienne, vous somme de lui rendre des comptes, lors même que de son propre aveu il n’y connaît rien et mélange tout, pour une fois encore, finir par ne parler que de lui.

Ce qui se diffuse sur vous tend à confirmer ce que vous dénoncez. On y lit un insupportable mépris, sinon une haine, d’aristocrates pour une plèbe inculte et conservatrice, inapte à l'Art, arc-bouté sur ses droits (ses privilèges).

Ainsi d’une lettre de Valérie Lafont, « directrice déléguée aux projets et dispositifs nouveaux », qui me décide à vous écrire et à intervenir.

Je ne reviens pas sur l’indigence de ses arguments supposés faire la « retape » (je ne vois pas d’autres mots) pour le Dom Juan mis en scène par Marie-José Malis : « Les amoureux et amoureuses du théâtre, ceux et celles qui en attendent encore quelque chose, ou tout simplement ceux et celles qui cherchent, vivent, une autre sensibilité, profonde, pourraient en être bouleversées »…

Cette vulgarité de publicitaire, entre développement personnel et grandiloquence creuse, tranche sur la tenue de la pensée dont se prévaut le théâtre.

Mais là n’est pas la question principale.

Non, j’ai été frappé par le premier paragraphe.

Je cite :
« Il est sans doute peu commun d’être salarié d’une organisation, un théâtre, mené par « une direction » qui veut œuvrer à la réalisation d’un projet émancipateur -ou utile ou expressif ou tout autre vocable de votre choix - autant pour le théâtre lui-même que pour la population du territoire qui l’accueille, ce qui nécessite d’expérimenter, d’y aller à pleines brassées dans tous les antagonismes dont le maintien fait l’ordre social, et donc d’assumer aussi les contradictions de ses positions et ressources sociales. Cela implique aussi de faire autrement qu’un théâtre qui porte la bonne parole dans un grand mythe pastoral de « vulgarisation » voire de « démocratisation ». Et cela est très réellement difficile pour les salariés d’un théâtre, centre dramatique national à Aubervilliers, qui ne sont ni habitués ni « formés » - qui l’est ? »

J’ai dû le relire plusieurs fois.

« Assumer aussi les contradictions de ses positions et ressources sociales » : est-ce la façon euphémisée de légitimer la violence sociale ?

Que veut dire tout cela ?
Que vous ne voulez pas apprendre à être émancipé.e et, mieux encore, à devenir puissance émancipante ! 
Peut-être même n'en êtes-vous pas capables ?
C’est que l’émancipation est un don, de toute évidence, très inégalitairement distribué.
D’ailleurs, la lettre le dit plus loin : vous êtes manipulé.es...
Vous ne pensez pas par vous-mêmes.

Emancipé.e de quoi, de qui ? Nous ne le saurons pas. 
L’émancipation est un mot creux, un signifiant vide.
Cette prose est, à vrai dire, un symptôme : les mots n’ont plus aucun sens.
 L’on peut à loisir s’en servir de façon inconséquente.

Quelle arrogance de se concevoir comme l’émancipation en marche. 
En marche.
Et qu’est glaçante cette certitude d’incarner le Bien.

Plus loin, dans cette lettre que vous avez mis en ligne, vous êtes délégitimé.es parce que minoritaires. 
Je croyais, pourtant, pour avoir lu le « Philosophe », que nulle vérité ne se trouvait nécessairement dans le fait majoritaire. Qu’une majorité ne témoignait, dans l’ordre des vérités, de rien d’autre que du fait d'être majoritaire.

(J’ai beau d’ailleurs compter et recompter : 10 salarié.es en grève sur 18 permanent.es hors direction, cela ne fait pas une minorité, passons…)

Une autre lettre désolante, qui précède de peu celle de Valérie Lafont, provient d’Alain Badiou, tenté d’y voir, lui, « un complot »... Il fallait au moins cela pour expliquer que des salarié.es protestent contre l'Emancipation.

Il est vrai que l’on parle le « Badiou » dans ce théâtre. C’est même visiblement la condition pour ne pas y être malheureux.

Quelle tristesse, cinquante ans après 68, lors même qu’on se revendique de la fidélité à cet événement, de se faire, à l'occasion d'un conflit social le porte-voix d'une direction — à moins que la seule fidélité qui vaille soit moins dédiée aux intérêts des travailleurs qu’à celle d’une indéfectible, permanente et an-historique haine de la CGT. 
De l’art gauchiste de savoir repérer les contradictions principales.

Badiou y rapporte ce qui semble provenir d'un courrier de Marie-José Malis, à moins que cela ne soit de lui, c’est égal.

Je cite :
"Il y a, au théâtre de la Commune une grande difficulté de travail avec quelques salariés hostiles à la direction et à son projet. Certains de ceux qui ont fréquenté ce théâtre récemment ont peut-être remarqué des dysfonctionnements faisant symptôme d’une crise cachée. Depuis quelques semaines, un conflit s’est ouvert plus explicitement : Une lettre a été adressée par ces quelques salariés en juillet aux tutelles pour dénoncer la direction. Pour le moment, il semble que les tutelles n’ont pas bronché. Un site Facebook a été ouvert qui dénonce la direction « pathogène » du théâtre de la Commune. Cette campagne, il est difficile de l’arrêter vraiment, parce que ceux et celles qui la portent, sont des salariés protégés par leur mandat de représentants du personnel et délégués CGT. C’est une campagne dont on peut redouter qu’elle ira le plus loin possible : presse, calomnie, etc. Un préavis de grève reconductible a été déposé pour le 20, qui est justement la date de la première de Dom Juan, que la Commune reprend pour la rentrée. Cette crise et la désorganisation qui en résulte font craindre une très faible fréquentation de ce spectacle. La direction, et la large majorité de salariés du théâtre qui l’appuie, essaient de parer à ces menaces, mais il est évident que le travail risque d’être fortement désorganisé. Le théâtre lance donc un appel pour qu’il y ait du monde dans la salle, que ses amis soient là, durant les premiers jours de Dom Juan, pour que les comédiens aient le bonheur de faire leur métier, et que soit déclarée aussi, publiquement, notre amitié pour un vrai théâtre d’aujourd’hui. Les autres travailleurs du théâtre vont eux-mêmes prendre la parole. Il sera ainsi possible de « traiter » cette attaque de telle sorte que ce théâtre comme lieu devienne plus homogène encore à son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique ».

Que sous-entend ce texte lorsqu’il regrette de ne pouvoir « arrêter vraiment » cette « campagne » puisque les salarié.es sont protégé.es par le droit syndical ?

Qu’auraient-ils donc vécu si les salarié.es n’étaient pas légalement protégé.es ?

Le conflit est présenté ainsi : les syndicats conservateurs, attachés à leurs privilèges, immobiles, scandaleusement protégés par le droit du travail entravent une direction progressiste, animée par une vision neuve, ajustée aux temps nouveaux, révolutionnaire et radicale. Avec le chiffon rouge agité de la CGT et les salarié.es qu’il faut émanciper de leurs vieilleries (contre leur gré).

Efficace comme la prose gouvernementale. Qui ne déteste pas l'immobilisme et le conservatisme ? Qui peut ne pas soutenir l'Art menacé par une poignée d'individus malveillants et égoïstes ? Qui ne souhaiterait le bien commun plutôt que ces corporatismes d'un autre temps ? Qui n'aime pas l'amitié ?

Rien ne distingue ce discours de celui du pouvoir il y a quelques mois contre les salarié.es de la SNCF, contre celles et ceux de la poste (et nos ami.es, notamment, à cette heure, du 92). 
C’est le même.
Homogène à celui de toutes les destructions des services publics.
Mais il est vrai que Marie-José Malis est reçue avec grands égards depuis plusieurs mois à l’Elysée où elle travaille à réformer "l’archaïsme" des CDN et notamment celui d'Aubervilliers.

La différence entre la rhétorique patronale classique et celle employée ici, c’est que le théâtre s’avance persuadé de sa légitimité à incarner le Bien. 
Que les employeurs sont dans le déni public de la brutalité des rapports salariaux et d’assujettissements qu’ils exercent. 
Que leurs compagnonnages avec quelques icônes et alibis de la radicalité semblent autoriser toutes les pratiques. 
Le sabre de l'Art et le goupillon du Beau en mains. 
Et surtout que cette rhétorique est encore persuasive.

D’où vient, en outre, qu’une institution de service public devrait être idéologiquement « homogène » ? 
Car que signifie : "son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique » ? Que les salarié.es, en l’occurrence, n’ont le goût ni du travail ni de l’art théâtral ? Et que signifie cette amitié politique ?
Que l’expression désigne les affinités politiques de l’amitié ou l’ontologie amicale de la politique, sa mention étonne — inquiète.

Marie-José Malis ne dirige pas une "compagnie start-up", ni je ne sais quel regroupement d’adeptes qui se renforcerait en s'épurant. Ce qu'elle pourrait faire. 
Non, là il s'agit d'un théâtre public.

Où va-t-on si demain la condition du travail est d'être homogène au projet des directions et à « l’amitié politique » ?

Il faut d’ailleurs lever un soupçon. Pour avoir vu certaines d'entre vous travailler, aux relations avec le public, je sais à quel point vous avez défendu ce projet, que vous n'y êtes pas hostiles et que, parfois, je peux en témoigner, vous avez rattrapé par votre dévouement l'inconstance et le dilettantisme notoire de la co-direction.

La question qui me fait intervenir est celle-ci : combien de temps continuera-t-on à accepter que certains, abrités par les noms glorieux d'émancipation et de radicalité, en profitent pour les retourner en leur contraire, en faire des armes contre le droit social et aux profits de leurs souverains intérêts ?

Quelques anciens amis artistes ont signé un texte de soutien à la direction au cours d’une Assemblée Générale — il est vrai qu’ils sont engagés par cette même direction qui les produit et les distribue. 
Qu’ils le fassent est une chose.
Mais qu’ils nous dispensent à l’avenir des discours échauffés sur la lutte, l’émancipation, le communisme, la positivité absolue. 
La preuve du pudding c’est qu’on le mange, celle de la lutte qu’on la soutient quand elle survient, aussi contraire à nos intérêts immédiats soit elle. 
La façon dont le rouge vire au jaune annonce bel et bien, parfois, « la naissance d’une tragédie ».

La chose est assez simple. Ce qui la rend opaque est l’habileté d’une direction à se réclamer d’une très abstraite « émancipation » pour assoir son autorité et son pouvoir.

Que demandez-vous ? Etre protégé.es d’un management pathogène, l’ouverture d’un audit social et l'interruption des restructurations salariales en cours.

Pourquoi la direction n'accepte-t-elle pas ? Quelles sont, dans cette liste, les revendications scandaleuses ? Pourquoi ne pas avoir ouvert de suite des discussions ?

Quelle redoutable violence : vous n'êtes même pas à ses yeux un interlocuteur valable. On peut vous laisser attendre, vous mépriser.

Je m’arrête là.

Il en faut du courage pour oser ainsi protester. 
Il en faut de la détermination — et de la souffrance accumulée — pour être ainsi désigné.es à la vindicte du « No Pasaran » du « philosophe-français-le-plus-traduit-dans-le-monde ».

Vous pouvez faire ce que vous voulez de ce mail, y compris le rendre public.

J’espère ardemment que vos revendications trouveront satisfaction. 
Que le projet de Marie-José Malis cesse d'être une souffrance pour celles et ceux qui y dédient leurs journées et leur travail. 
Et qu’il redevienne ce qu’il pourrait être.

« On a toujours raison de se révolter contre les réactionnaires », disait l’une des pensées matricielles de l'intervention politique badiousienne.
Les réactionnaires, ici, ce ne sont pas celles et ceux qui défendent leurs conditions de travail. 
Les réactionnaires ce sont celles et ceux qui justifient la maltraitance au nom de l’Art et la brutalité managériale par la Beauté.