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    Comprendre l’affaire de la mer d’Oman

    Brève publiée le 17 juin 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://aplutsoc.org/2019/06/16/comprendre-laffaire-de-la-mer-doman/

    Les faits.

    Jeudi 13 juin, deux pétroliers, un japonais et un norvégien (sous pavillon, respectivement, du Panama et des Îles Marshall), transportant du pétrole saoudien et émirati, ont été attaqués et incendiés par des agresseurs non identifiés, puis secourus par des garde-côtes iraniens, en mer d’Oman, peu après être sortis du golfe persique en franchissant le détroit d’Ormuz. Immédiatement, la présidence états-unienne a dénoncé une agression iranienne, puis diffusé une vidéo montrant les supposés secours iraniens aux flancs du navire, en train de procéder à une opération sur sa coque. Selon Trump (avec sa certitude habituelle à proclamer tout et son contraire) et Bolton, ils enlevaient une mine iranienne n’ayant pas explosé pour effacer leurs traces. L’opérateur japonais affirme quant à lui que le navire a reçu un projectile aérien.

    Le gouvernement iranien a dénoncé un «sabotage diplomatique» relevant du «terrorisme économique» des États-Unis – une formulation qui reprend les termes des communiqués chinois visant la «guerre commerciale» de Trump.

    «the quintessential false flag operation»

    Le plus grand scepticisme est de rigueur et il prévaut de fait dans la diplomatie internationale, concernant le récit états-unien. Même aux États-Unis, ce n’est rien moins que le New York Times qui a évoqué, dans un article important paru le 14 juin, l’incident du golfe du Tonkin en 1964, où le président Johnson prit prétexte de l’attaque de deux destroyers US au large du Nord-Vietnam pour élargir considérablement la guerre du Vietnam en train de s’aggraver (une guerre qui n’a jamais été déclarée mais qu’au moins à partir de cette affaire le monde a très justement tenue pour telle). Les termes du New York Times appliqués au golfe du Tonkin visent bien entendu la mer d’Oman : «the quintessential false flag operation» – l’opération sous faux drapeaux, le coup monté, la provocation, par excellence.

    Outre le coup du Tonkin en 1964, on pense forcément aussi aux prétendues «armes de destruction massive de Saddam Hussein» (qui avait en réalité commencé à s’en doter depuis les années 1980 mais avait ensuite tout annulé bien avant la guerre de 2003), ce que le régime iranien ne se prive pas de rappeler. Il y a, dans la manière dont Trump et la camarilla des Bolton, Pompeo et Kushner gesticulent sur ces événements, une sorte de bégaiement de l’histoire assez pathétique. Car monter des provocations navales ou laisser faire un gros coup dans l’espoir de l’exploiter à fond n’est pas une nouveauté dans l’histoire des États-Unis : bien avant le coup du Tonkin, on a eu l’incendie du Maine dans le port de la Havane en 1898, attribué à l’Espagne, sans revenir ici sur les doutes et les débats concernant le niveau d’information de la présidence nord-américaine à propos du raid dévastateur de Pearl Harbor, fin 1941.

    Il est donc facile de voir en Trump et Bolton les héritiers maladroits, grossiers, et que de moins en moins de monde ne croie, d’une certaine tradition.

    Pourquoi serait-ce l’Iran ?

    Car l’intérêt du pouvoir iranien à attirer ainsi l’attention sur lui n’est pas évident. Certes, l’Iran est étranglé par ce qui ressemble de plus en plus à un blocus, ce qui, en «droit international», est une situation de guerre. Mais le double attentat de jeudi dernier, comme déjà le sabotage de quatre navires commerciaux émiratis le 6 mai dernier, et de deux pétroliers saoudiens le lendemain, tous deux attribués à l’Iran, ne favorisent absolument pas de manière évidente les intérêts iraniens, sauf à penser que ceux-ci résident dans le déclenchement de la guerre. Mais alors, celle-ci ne demande pas de telles opérations secrètes. Et en attendant, ces actes ne surmontent en rien le blocus dont souffre l’Iran.

    De plus, l’attaque d’un pétrolier japonais survient précisément le jour où le premier ministre japonais, Shenzo Abe, est en visite … en Iran. Première visite officielle japonaise en Iran depuis 1978, le Japon se démarquant de manière sans précédent des États-Unis sur ce sujet : où serait l’intérêt iranien de dynamiter cela ?

    Les États-Unis n’ont pas intérêt à cette guerre là.

    L’intérêt états-unien, plus exactement l’intérêt des «faucons» autour de Trump, est-il pour autant de disposer de prétextes à la guerre ? Autrement dit, leur intérêt réel est-il la guerre ? Dans la tête de John Bolton, peut-être. Mais il n’y a pas que la tête de Bolton et la mèche de Trump à peser dans la balance.

    L’intérêt général de Wall Street et du capital nord-américain a tout à craindre d’une guerre avec l’Iran, techniquement gagnable mais s’annonçant clairement comme une répétition à la puissance du gouffre qu’a été la guerre irakienne de G.W. Bush, autrement dit, un acte de grande puissance accélérant un grand déclin.

    Voilà pourquoi (à la différence de 2003, malgré les divisions internes qu’elle connaissait déjà) la classe dominante et les médias aux États-Unis ne sont pas va-t’en-guerre sur ce coup-là. Et encore moins leurs alliés européens bousculés et inquiets.

    Comme nous l’expliquions dans notre article du 2 juin dernier, les États-Unis ont en fait intérêt à signifier à l’Iran que si ses forces armées ou mercenaires ont eu licence de massacrer les Syriens, elles n’ont pas l’autorisation de prendre des positions durables en Syrie, au Liban et en Irak. Ceci nécessite une pression forte, mais pas une guerre, d’autant que Poutine se montre coopératif sur ce point.

    Cette guerre de l’impérialisme nord-américain contre l’Iran, qui était le dernier acte du programme des années Bush, acte qui n’a jamais été accompli, est aujourd’hui irréaliste pour les États-Unis. Le peuple américain et la société la refuseront, ils se retrouveront avec les pertes et les coûts de la gestion de vastes territoires, et les autres puissances impérialistes, à commencer par la Chine et la Russie, mais aussi l’Allemagne et la France, leur savonneront la planche (seul, le Royaume-Uni en chute libre dans l’attente de l’arrivée d’un clone comique de Trump à Downing Street n’en aura pas les moyens ni la volonté).

    Si l’on regarde à qui profite le plus le crime …

    Dans ces conditions, il est remarquable que les commentateurs patentés n’envisagent pas d’autres pistes, comme celle du régime saoudien de Mohamed Ben Salman, intéressé à fournir aux États-Unis tous les motifs d’une guerre contre l’Iran et qui, en attendant, est le principal bénéficiaire de la hausse des prix pétroliers que, sans pour autant s’emballer car eux non plus semblent ne pas croire à la guerre immédiate, les marchés mondiaux ont tout de même opérée rapidement …

    La caverne des brigands.

    Soyons clairs : la bande de la Maison Blanche en apesanteur, les mollahs iraniens ou leurs pasdarans incomplètement sous contrôle, le petit prince violent et ambitieux d’une Arabie saoudite en plein déséquilibre sur tous les plans, et d’autres encore, sont tous susceptibles de monter de telles provocations et, sans vouloir la guerre maintenant, ils sont capables de la provoquer «par inadvertance» en s’en accusant les uns les autres.

    Politiquement, il est important de se garder des deux visions qui relèvent de tel ou tel camp capitaliste en présence : ne pas répéter de manière au fond paresseuse que l’oncle Sam refait toujours les mêmes coups et la même histoire, car, même si c’estpeut-être le cas, alors il le fait dans des conditions historiques différentes, différentes de 1964 comme de 1991 ou de 2003 ; ne pas s’imaginer, inversement, que des rogue states (États voyous selon la terminologie US) cherchent à faire la guerre aux «démocraties». De tous les méfaits dont ils s’accusent mutuellement, ils sont tous parfaitement capables.

    Leur intérêt commun.

    Attirer l’attention de tous sur une supposée guerre de destruction massive éclatant autour du golfe persique et de la mer d’Oman jette d’ailleurs un rideau de fumée sur les guerres réelles : celle du régime syrien aidé par la Russie, l’Iran, bien présent, étant tenu à carreau, contre les centaines de milliers d’habitants et de réfugiés d’Idlib, dont les récoltes sont en train de brûler pour les faire crever de faim ; celle d’Erdogan contre les Kurdes en Turquie et en Syrie ; celle du régime saoudien surarmé par Trump et par Macron contre les Houthis et au-delà contre la population yéménite ; et celle des miliciens Janjawid contre la révolution soudanaise.

    Paix et révolution.

    On ne contrera pas une éventuelle guerre US contre l’Iran par le silence sur ces causes et par l’alignement prétendument anti-impérialiste sur un régime contre-révolutionnaire que les prolétaires, les femmes et les nationalités opprimées affrontent et menacent : le régime iranien. L’alternative aux guerres de Bush et de Trump et Bolton ne réside pas dans les mollahs, dans Bachar el Assad ou dans l’alignement derrière Poutine ou Xi Jinping. Bien au contraire, ils se nourrissent mutuellement et sans Bush ou Trump, le régime des mollahs serait tombé : il se renforce de toutes leurs menaces.

    La voie de la paix, le véritable anti-impérialisme, passe toujours et plus encore par le soutien aux révolutions syrienne et soudanaise et le combat démocratique du prolétariat pour la destruction des régimes iranien, syrien ou saoudien.

    VP, le 16-06-2019.