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    Chine : où en est le mouvement ouvrier?

    Chine

    Brève publiée le 15 juillet 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article49627

    https://www.syllepse.net/chine-_r_64_i_766.html

      Sommaire  

     Pourquoi des syndicalistes s’intéressent-ils/elles à la Chine ?

    Une des bases de la mondialisation néolibérale, dont nous subissons chaque jour les conséquences, est la mise en concurrence internationale des salarié.es. 
    Et on trouve en Chine un quart des salarié.es de la planète.

    Malheureusement pour les salarié.es de Chine, et du monde entier :
    Les droits collectifs des salarié.es (droit de s’organiser, de faire grève et de négocier) y sont quasi-inexistants.(1) Cela rend difficile la satisfaction des revendications et l’amélioration des droits individuels des salarié.es (2)
    Résultat : la part du PIB revenant au salarié.es chinois.es est extrêmement limitée. (3)
    Et cela malgré : 
    - une croissance économique époustouflante depuis une trentaine d’années (4) 
    - des vagues successives de luttes depuis les années 1990 (5)
    Cette situation affaiblit l’ensemble des salarié.es du monde.

    Il n’existe pas en Chine de réelle organisation syndicale, c’est-à-dire indépendante du patronat et du pouvoir, cette situation résulte d’un long processus historique. (6)
    Tout avait pourtant bien commencé :
    Le syndicalisme apparait en Chine au début du XXe siècle. Dans les années 1920, un mouvement ouvrier combatif se constitue dans quelques grandes villes. Mais il est impitoyablement écrasé à partir de 1927, et il n’est pas parvenu à se reconstituer depuis cette époque.
    Depuis 1949, la seule organisation ayant le droit de parler au nom des salarié.es n’est en réalité qu’un prolongement de l’Etat, l’ACFTU, dirigée par le parti unique au pouvoir. Toute structure syndicale est obligatoirement soumise aux dirigeants du syndicat d’Etat, ou il est sinon impitoyablement écrasé. (7)
    Tout semble indiquer que la reconstruction d’un mouvement syndical prendra beaucoup de temps. (8)

    Est abordé successivement dans ce qui suit :
    1. La centrale « syndicale » unique d’Etat ; 
    2. Les organisations de défense des droits des salarié.es ;
    3. En quoi certaines luttes pourraient préfigurent la renaissance d’un syndicalisme véritable ;
    4. Quelques débats en cours.

     1. La centrale « syndicale » unique d’Etat

    (voir note 9)

    ACFTU est le sigle en anglais de « Fédération syndicale de toute la Chine ». 
    Elle revendique plus de 300 millions de membres et siège au Comité exécutif de l’OIT depuis 2011. 
    Reste à savoir si l’ACFTU peut être véritablement qualifiée d’organisation syndicale.

    1. Une organisation étroitement imbriquée dans l’Etat-Parti
    De par la loi, l’ACFTU est étroitement soumise à l’autorité du Parti Communiste et a pour mission de soutenir le pouvoir 
    Les responsables syndicaux sont simultanément membres de l’instance correspondante du parti et/ou de l’appareil d’État.

    2. Une structuration hiérarchique calquée sur celle de l’Etat-parti

    3. Les fonctions attribuées au syndicat sont ainsi définies : 
    - jouer un rôle non pas revendicatif, mais consultatif, 
    - œuvrer à la croissance de la production, 
    - servir de tampon et désamorcer les grèves, 
    - en cas de conflit « ramener au plus vite l’ordre dans la production et le travail », y compris en agressant physiquement les grévistes 
    - gérer l’attribution des prestations sociales, 
    - apporter aux salariéEs son assistance lorsque leurs droits individuels ont été violés.

    4. Des moyens financiers considérables

    5. Des possibilités de carrière intéressantes
    Les 1,13 million de permanent.es à plein temps de l’ACFTU ont le statut de fonctionnaires d’organisation de masse du parti. Ils/elles jouissent d’avantages matériels et de carrière très nettement supérieurs à ceux des salarié.es qu’ils/elles sont censé.es représenter.

    6. Dans le secteur privé, les syndicats locaux sont très souvent subordonnés aux patrons
    Ce sont eux qui nomment la très grande majorité des dirigeant.es de syndicats de base.

    En conséquence :
    Les salarié.es ne considèrent pas l’ACFTU comme une organisation syndicale, mais un bout de l’appareil d’Etat. Cet avis est partagé par les organisations militantes du continent et de Hong Kong.

     2. Les organisations de défense des droits de salarié.es

    (voir note 10)

    Il s’agit d’organisations, de type associatif, essayant de pallier en partie à l’absence d’organisation syndicales indépendantes du patronat et de l’Etat. On les désigne par le sigle en anglais de LNGOs. 
    Elles sont tournées vers des entreprises privées, souvent à capitaux étrangers, et souvent situées dans le sud du pays.
    Contrairement à des syndicats, les LNGOs sont organisées à l’extérieur des entreprises. Leurs responsables (très peu nombreux) ne sont donc pas choisi.es et contrôlé.es par les salarié.es.
    Pour tenter d’échapper à la surveillance des autorités, la plupart des LNGOs sont enregistrées comme : entreprises, centres communautaires, centres d’expertise en hygiène et sécurité au travail, centres d’aide juridique, ou ne sont pas enregistrés du tout.

    Les LNGOs se fixent les objectifs suivants :
    Développer chez les salariéEs, dans le cadre d’un régime autoritaire, la conscience de leurs conditions de travail et de vie, dans le but de renforcer leur identité collective et faciliter leurs luttes
    Elles mettent dans ce but à disposition dans leurs locaux : 
    - des journaux, des magazines, des films, des programmes de télévision, 
    - un large éventail d’activités culturelles et récréatives, 
    - des groupes centrés sur différents centres d’intérêts (genre, droits sociaux, accidents professionnels, littérature, poésie, art, etc.) 
    - des formations sur les lois sociales et la réglementation, l’hygiène et la sécurité, la santé des femmes, 
    - des consultations juridiques, des services gratuits de renseignements juridiques par téléphone, une aide à la rédaction de documents administratifs, le suivi de dossiers, etc. 
    - des permanent.es de certaines LNGOs représentent également des salarié.es auprès des tribunaux. 

    Activités aux alentours des entreprises 
    - panneaux explicatifs et tracts, 
    - discussions dans les dortoirs, 
    - visites aux victimes d’accidents du travail, 
    - ateliers concernant la législation sociale. 
    Réalisation d’enquêtes sur les droits des salarié.es dans les entreprises, les conditions de travail, l’hygiène et la sécurité
    Campagnes d’opinion (en Chine et dans le monde) à partir de ces enquêtes, notamment sur les pratiques des multinationales

    Suite à ces campagnes, certaines multinationales ont été contraintes de faire des concessions.
    Et même, pendant un temps, d’accepter que des LNGOs organisent des audits et des formations sur le lieu de travail concernant la législation sociale, l’hygiène et la sécurité, etc.
    Les jugeant inefficaces, toutes les LNGOs se sont par contre retirées des actions reposant sur la Responsabilité sociale des entreprises (RSE), basées sur des Codes de conduite adoptés par des entreprises étrangères.

    Depuis 2012, des possibilités existent pour que des LNGOs s’enregistrent légalement. 
    - Une partie saisissent cette opportunité pour cesser d’être harcelées, être officiellement reconnues et s’intégrer dans le système existant. 
    Des pouvoirs locaux passent alors contrat avec elles pour la prise en charge de services sociaux.
    Strictement contrôlées, elles doivent en retour, se limiter à des activités sociales ou caritatives. 
    - D’autres LNGOs refusent de perdre leur indépendance en s’enregistrant officiellement.
    Elles se limitent désormais essentiellement à donner des avis juridiques, et se refusent à tout ce qui peut ressembler à l’organisation directe les salarié.es. 
    - D’autres encore franchissent un pas de plus dans l’organisation des salarié.es 
    dans la foulée de la grève Honda de 2010 (voir plus loin). 
    Des LNGOs et/ou des juristes du travail y avaient facilité l’élection de représentant.es par les salarié.es, et leur avaient servi de conseiller.es pendant les négociations. 
    En décembre 2015, une sévère répression s’abat sur les LNGOs ayant adopté cette nouvelle orientation. 
    Cette répression s’est amplifiée depuis l’été 2018. Suite à cela, la plupart des LNGOs sont revenues à des attitudes très prudentes lors des luttes collectives.

    Une première série de LNGOs sont basées à Hong Kong (une dizaine). 
    Une partie d’entre elles disposent de locaux sur le continent, mais elles doivent rester discrètes. 
    Toutes les LNGOs de Hong Kong sont depuis 2017 considérées comme « étrangères » par le pouvoir de Pékin, ce qui limite beaucoup leur liberté d’action sur le continent.

    Une deuxième série de LNGOs sont nées sur le continent : une quarantaine dans le delta de la rivière des Perles, 10 à Pékin, et 5 dans le delta du Yangzi (estimation 2014). 
    Elles au mieux tolérées, et peuvent être interdites à tout moment. 
    Leurs responsables vivent sous la menace permanente d’agression par des hommes de main ou des policiers, ainsi que d’être jetéEs en prison.

    Les activités des LNGOs du continent nécessitent un financement externe, car il leur est interdit de collecter des cotisations. 
    Ce sont donc des organisations, essentiellement basées à Hong Kong, qui leur font parvenir la plus grande partie de leurs moyens de fonctionnement, et qui organisent des actions de solidarité à l’extérieur du continent.

    Le rôle de la centrale syndicale hongkongaise HKCTU
    Fondée en 1990, elle a toujours soutenu les luttes sociales et démocratiques à Hong Kong et sur le continent. De liens historiques existent entre HKCTU et les LNGOs

    Convergences et diversité
    Les LNGOs et HKCTU partagent une série de valeurs fondamentales. Elles participent la plupart du temps aux mêmes coalitions.
    Ces organisations ont néanmoins des pratiques parfois différentes, ainsi qu’une série de divergences.

     3. Les contours possibles d’un syndicalisme véritable

    (voir note 11)

    Ce qui suit est basé sur quatre luttes particulièrement riches d’enseignements.

    3.1 Ole Wolff - Yantai (2006-2010)

    Cette usine basée à Yantai appartenait à une filiale du groupe danois Ole Wolff. 
    On y trouvait une grande majorité de femmes, dont les droits n’étaient pas respectés. En 2006, 67 salariéEs sont notamment licenciéEs pour s’être plaintEs aux services locaux du Ministère du travail.

    En juillet 2006, les salariéEs décident de former un syndicat 
    - sans aucun contact préalable avec des LNGOs, 
    - en se faisant par contre aider par le mari d’une ouvrière (Zhang Jun), 
    Celui-ci n’est pas membre d’une LNGO et ne travaille pas à Ole Wolff, Mais a étudié en autodidacte le droit du travail.
    Les responsables locaux de l’ACFTU sont effrayés. Mais la direction nationale de l’ACFTU, accepte qu’ils/elles créent un syndicat. En final, les responsables locaux de l’ACFTU sont contraints de suivre, mais n’apportent aucune aide pour la création du syndicat.
    La direction de l’entreprise continue à refuser farouchement qu’un syndicat soit crée.
    Le 8 octobre, les salarié.es lancent une grève auto-organisée pour imposer le droit de créer un syndicat.
    Au bout de 13 jours, l’ACFTU nationale et locale leur demande d’arrêter la grève, alors que rien n’a été obtenu. Les salariéEs refusent, fondent le syndicat, et n’arrêtent qu’ensuite la grève. 
    Celui-ci est ensuite reconnu par l’ACFTU (il s’agit d’une grande première depuis 1949).
    Mais la répression patronale permanente continue, et l’ACFTU se range du côté du patron
    Les salarié.es restent pas enfermé.es dans leur usine : 
    - des contacts ont notamment lieu avec le syndicat d’un magasin Walmart, 
    - des liens sont tissés avec les syndicats du Danemark, qui leur apportent une aide précieuse, 
    - les salarié.es créent un blog dont les informations sont reprises par les média.

    En mai 2009, Ole Wolff ferme son usine de Yantai, et le syndicat cesse donc d’exister. 
    Mais l’expérience accumulée à Ole Wolff sera mise à profit à Walmart, où Zhang Jun et sa femme travailleront par la suite.

    3.2 Honda (2010)

    Il s’agit d’une usine de pièces détachées du groupe automobile japonais Honda dans la ville de Foshan.
    On y trouve une nouvelle génération de salariéEs : 80 % des salarié.es sont des élèves d’écoles professionnelles effectuant leur stage de fin d’étude.

    Au printemps 2010, une grève offensive est organisée dont les revendications vont au-delà de la seule demande d’application des normes légales. Les salarié.e exigeent notamment : 
    - des augmentations salariales conséquentes, 
    - une réforme démocratique du syndicat. 
    Les salarié.es n’ont pas préalablement consulté le syndicat, considéré comme la courroie de transmission du Parti-Etat, et se plaçant toujours du côté du patronat. 
    Ils/ellescontournent les responsables de l’ACFTU en ayant recours aux moyens modernes de communication.
    Comme à Ole Wolff, les décisions sont prises par la quasi-totalité des salarié.es ; 
    Ils/elles élisent librement qui les représentent face à la direction, dont de nombreuses jeunes femmes. 
    La grève est organisée sur le tas, avant toute discussion avec la direction. Elle entraine un blocage total et durable des quatre usines de montage de Honda en Chine

    Comme d’habitude : 
    - La direction de l’entreprise répond par l’intimidation ; 
    - Le président du syndicat local ACFTU, un cadre supérieur, se range du côté de la direction ; 
    - Les grévistes sont tabassé.es par des hommes de main envoyés par l’Union locale ACFTU.

    Malgré cela, les salariéEs de Honda-Foshan ne lâchent rien et obtiennent : 
    - une négociation débouchant sur 32 % d’augmentation salariales pour les titulaires, et 70 % pour les stagiaires, 
    - une élection démocratique de délégué.es dont trente grévistes ;

    Leur victoire renforce les mobilisations dans l’ensemble des sites Honda de Chine, ainsi que dans d’autres entreprises. Des avancées similaires y sont obtenues. Les actions et les déclarations des salariéEs de Honda montrent qu’ils/elles étaient conscientEs d’avoir les mêmes intérêts que l’ensemble des salariéEs de Chine et du monde.

    Cette grève novatrice comporte néanmoins une série de limites : 
    - Aucune organisation capable de défendre durablement les ouvrier.es ou d’exprimer leurs revendications ne voit le jour ;

    - Très rapidement après la fin des grèves, les responsables locaux de l’ACFTU reprennent les choses en main ; 
    - Les autorités de l’Etat et la direction nationale de l’ACFTU font certes une série d’annonces, dont celle d’une nouvelle réforme de l’ACFTU. Mais une fois de plus, cela ne se traduit par rien de tangible. 
    - A partir de 2013, les ouvertures auxquelles le parti-Etat avait consenti face à la montée des conflits sociaux commencent à être remises en cause. Et depuis 2015, la répression frontale est de nouveau la règle.

    3.3 Walmart (depuis 2014)

    Il s’agit de la filiale en Chine de la multinationale américaine de supermarchés, internationalement connue pour sa hargne anti-syndicale. 
    Paradoxalement, c’est l’Etat chinois qui impose à la direction de Walmart une présence syndicale dans sa filiale chinoise. En 2006, plutôt que de subir des mobilisations croissantes et imprévisibles, le parti-État cherche en effet à mieux les contrôler par le biais de l’ACFTU. Il choisit Walmart, pour constituer l’exemple à suivre dans l’ensemble du pays. 
    En l’espace d’environ deux mois, l’ACFTU constitue par en haut des sections syndicales démocratiquement élues dans une quinzaine de magasins, à l’insu de la direction de Walmart. 
    Dans un deuxième temps, la direction de l’ACFTU passe un accord avec la direction de Walmart : 
    - Le contrôle des syndicats locaux est laissé à la direction de Walmart, plus de 400 magasins Walmart chinois sont ainsi dotés de « syndicats maison » ; 
    - L’ACFTU se réserve le droit de représenter nationalement les salarié.es et signe avec elle des accords.

    Lorsque les bénéfices de Walmart en Chine commencent par la suite à baisser, l’entreprise engage une offensive frontale contre les salariéEs. Sans réaction de l’ACFTU. 
    - En 2014, deux travailleurs de Walmart de deux provinces différentes mettent sur pied un forum en ligne sous le nom d’Association des salariéEs de Walmart (WCWA). L’un d’eux est Zhang Jun, qui avait servi de conseiller aux salarié.es d’Ole Wolff. 
    - Dans deux magasins dont la fermeture est annoncée, des grèves éclatent avec piquets de grève et heurts avec la police. L’ACFTU ne soutient pas les salarié.es, mais se range du côté de la direction.

    WCWA change alors brusquement de fonction : cette plateforme Internet est en effet massivement utilisée pour populariser les grèves et chercher à les étendre. 
    À la mi-mai 2016, la direction de Walmart annonce que la durée quotidienne du travail pourra désormais varier de 3 heures à 11 heures. WCWA devient alors l’outil de la résistance. Environ 1 salarié sur 5 participe désormais ce réseau. 
    En juin et juillet 2016, des grèves éclatent dans quatre magasins contre le nouveau système d’horaires de travail.

    Mais des employéEs se laissent convaincre par l’argument suivant lequel reprendre le travail, leur donnerait davantage de chance de voir aboutir leurs recours juridiques.
    En fait, une fois la grève arrêtée, la répression commence et s’accentue pendant le semestre qui suit. Une campagne de financement participatif en ligne est lancée pour apporter une aide juridique aux salariéEs en ayant besoin.

    En mai 2017, le mouvement Walmart éclate en deux fractions rivales, et le harcèlement de la direction franchit alors un nouveau degré.
    Malgré deux années de lutte, les salariéEs ne parviennent pas à empêcher Walmart de mettre en œuvre le nouveau système d’horaires de travail, et des dizaines de salariéEs perdent leur emploi. 
    Le mouvement entre alors dans une phase de défense juridique des salarié.es sanctionné.es.

    3.4 Jasic (2018)

    Jasic est une entreprise à capitaux chinois de haute technologie. Les infractions à la législation du travail y sont innombrables. 
    Dans une de ses usines, des salariéEs se plaignent collectivement au printemps 2018 auprès des services locaux du ministère du travail, et de l’Union locale de l’ACFTU. Dans un premier temps, l’ACFTU accepte que les salarié.es créent un syndicat, et au 12 juillet, environ 10 % du personnel demandent à y adhérer.
    Cela n’est pas du tout du goût de la direction de Jasic. Elle déclare brusquement qu’un syndicat-maison a été constitué à la mi-juin, avec à sa tête ses hommes de confiance. Et comme il ne peut légalement y avoir qu’un seul syndicat dans la même entreprise, la direction de Jasic déclare que le syndicat créé par les salariéEs est donc illégal. 
    Même son de cloche du côté de l’Union locale ACFTU qui annonce aux syndicalistes de Jasic que leur organisation est illégale. 
    Des hommes de main et des policiers s’en prennent alors aux syndicalistes, dont les principaux sont ensuite licenciés.

    Dans plusieurs universités, des milliers d’étudiantEs expriment leur solidarité par diverses lettres ouvertes et pétitions. Des étudiantEs et jeunes diplôméEs mettent en place un comité de soutien. Celui-ci organise des prises de parole, des rassemblements et des évènements artistiques. 
    Dans les mois qui suivent, la répression s’intensifie contre les salarié.es et les personne venues les soutenir. Plusieurs dizaines de poursuite judiciaires sont engagées. Des militant.es sont même enlevées en pleine rue, sans que l’on ait ensuite de nouvelles d’eux/elles.
    Il s’agit de la répression la plus importante contre des militantEs liéEs aux luttes ouvrières depuis 2015.


    3.5 Une réinvention en pointillé du syndicalisme en Chine

    Chacune de ces quatre luttes renferme une partie au moins des principes sur lesquels pourrait se constituer en Chine un mouvement syndical authentique. Elles ont notamment en commun une dimension internationale affirmée

    En avril 2008, le syndicat Ole Woff de Yantai contacte les syndicats du Danemark pour demander leur soutien. Il semble que c’est la première fois en Chine que des militantEs syndicaux/cales de base s’adressent à un syndicat étranger pour demander sa solidarité. 
    Les syndicats danois répondent et interviennent auprès de la maison-mère du groupe. Les media danois s’emparent de l’affaire. Quatre organisations de Hong Kong, organisent une manifestation de soutien devant le siège de la division Asie de Ole Wolff. 
    Suite à cela, la direction est finalement contrainte de verser une somme équivalent à 18 mois de salaire aux 6 militantes illégalement licenciées. Mais elles ne retrouvent pas pour autant leur emploi.

    Le conflit Honda de 2010 et la vague de grève qui l’a suivi, ont eu un important écho au Japon et dans le reste du monde.

    En mars 2014 à Walmart, s’appuyant sur l’expérience d’Ole Wolff, WCWA envoie un courrier d’appel à la solidarité aux syndicalistes des USA.
    En réponse, l’AFL-CIO, l’UNI, la représentation à Hong Kong de la CSI et des Global unions, ainsi que d’autres structures dont un syndicat américain de cheminotEs, font circuler l’information et envoient des messages de soutien. 
    En 2016, un partenariat est mis en place entre l’association de salariéEs OUR Walmart (USA) et l’association chinoise des salariéEs de Walmart (WCWA) pour faire pression sur la direction du groupe qui met en place des politiques similaires dans les deux pays. 
    Des échanges direct entre salarié.es des USA et de Chine ont lieu par Skype ainsi que par des photos de salariéEs de chacun des deux pays portant des pancartes avec des messages de solidarité. 
    D’autres actions de solidarité ont lieu, notamment à Hong Kong, 
    dont des collectes de fonds pour aider à la défense juridique.

     4. Quelques débats en cours

    (voir note 12)

    Un certain nombre de débats complexes existent entre militantEs chinoisEs, et/ou chercheurEs en sciences sociales. 
    - Certains concernent les organisations de défense des droits des salariéEs (LNGOs), ainsi que les rapports entre celles-ci et l’auto-organisation des salariéEs. 
    - Deux autres sont abordés ci-après.

    4.1 Une auto-réforme de l’ACFTU est-elle possible ?

    Les LNGOs et HKCTU faisaient traditionnellement des analyses convergentes de l’ACFTU : 
    Le syndicat officiel, ne défend pas la cause des salarié.es.
    Il défend ses propres intérêts, et se montre plus actif que la police pour bloquer la constitution de syndicats indépendants qui pourraient le concurrencer.

    A partir de 2005, Han Dongfang du China Labour Bulletin (CLB), amorce un double tournant :
    1. Une évolution graduelle du régime serait en cours ;
    Il faut convaincre l’État de l’intérêt qu’il aurait à la satisfaction des revendications ouvrières
    2. L’ACFTU, serait en train de « devenir une organisation qui représente réellement les intérêts des travailleurs ».
    Il faut « encourager une réforme du syndicat officiel en le mettant sur la bonne voie, et en faisant en sorte qu’il devienne une réelle représentation ouvrière », « capable de représenter les intérêts des salariéEs dans les négociations collectives avec leurs employeurs ».

    Les autres organisations militantes de Hong Kong ne sont pas d’accord.
    Trois d’entre elles expliquent notamment : 
    « ... notre travail sur le terrain montre que les salariéEs pensent autrement » : 
    « Lors des conflits du travail, les salariéEs ne veulent pas faire confiance aux syndicats parce que de nombreux dirigeants syndicaux font simultanément partie de la direction des entreprises. » 
    « Faire valoir que l’ACFTU réalise des avancées dans sa réforme et qu’elle est mieux à même de représenter les intérêts des salariéEs, ressemble davantage à un vœu pieux qu’à une appréciation objective de la réalité ».

    4.2 Un système de négociation collective peut-il exister en l’absence d’organisation syndicale indépendante ?

    Traditionnellement, les LNGOs et HKCTU estimaient que non. 
    HKCTU et le CLB écrivait par exemple ensemble en 2001 : « La négociation collective est réduite à une farce, lorsque le syndicat participant n’est pas indépendant du patronat et du pouvoir politique. »

    Les positions du CLB ont ensuite beaucoup évolué : 
    « Pourquoi ne pas commencer à mettre en place tout de suite la négociation collective, et remettre à plus tard la liberté syndicale ? » 
    « Notre changement de stratégie va permettre que les belles promesses du Parti communiste se réalisent pas à pas. Il existe une opportunité en or pour les salariéEs et le Parti communiste de travailler ensemble, et de créer une société plus juste, plus égalitaire et plus stable. » 
    « Grâce à notre engagement, il a également été possible de voir que le parti était capable d’apprendre et de poursuivre le processus de réforme, et qu’il constituait un partenaire potentiel ».
    Le CLB a acquis « une riche expertise ouvrant la voie à la création d’un système national de négociation collective au niveau des entreprises. »

    Contrairement au CLB, la quasi-totalité des LNGOs de Hong Kong et la centrale syndicale hongkongaise HKCTU continuent de lier étroitement la possibilité de réelles négociations collectives, ainsi que l’existence d’un syndicalisme indépendant du parti-Etat et du patronat. 
    Trois LNGOs écrivent par exemple en 2011 : 
    « Le mouvement syndical international repose sur trois principes directeurs fondamentaux : 
    - la liberté de former des syndicats, 
    - le droit à la négociation collective, 
    - le droit de grève. 
    Ce n’est que lorsque tous les trois sont reconnus simultanément, par l’État et les employeurs, non seulement en paroles mais en actes, que chacun de ces droits peut avoir un sens pour les salariéEs. 
    À cela s’ajoute la nécessité pour eux/elles de jouir des libertés civiles, qui sont également indispensables au mouvement ouvrier. Et en Chine, les libertés civiles sont pratiquement absentes. (13) En Chine, les salariéEs sont privéEs des libertés civiles fondamentales en général, et des droits fondamentaux du travail en particulier.
    L’ACFTU est claire quand elle décrit ce qu’elle promeut comme étant des « consultations collectives », et non pas des « négociations collectives ». 
    En effet, le terme de « négociation » peut suggérer une sorte de confrontation entre employeurs et employéEs, qui n’est pas le cadre dans lequel se situe le syndicat officiel. 
    La « concertation collective » ne vise qu’à renforcer la seule institution syndicale officielle, en retirant leur légitimité aux grèves ouvrières ainsi qu’aux élections syndicales démocratiques. »


    Notes renvoyant aux pages de la revue :

    1. pages 194-195
    2. pages 182-193
    3. voir notamment page 189
    4. pages 29-33
    5. pages 59-82, 142-176, et résumé en annexe
    6. pages 15 et 38-39) 
    7. pages 19 et 143-144
    8. p169
    9. pages 37-58 
    10. pages 99-141
    11. pages 142-176
    12. pages 196-208
    13. pages 209-236

     Annexe : les luttes ouvrières

    Il est possible de distinguer trois grands cycles de luttes qui se chevauchent partiellement (voir notamment pp 59-91 et 145-164).

    La résistance à la liquidation du système économique et social mis en place pendant l’ère maoïste. 

    Entre 1993 et 2003, environ la moitié des salariéEs des entreprises d’État sont chasséEs de leur emploi. 
    Pour cette raison les luttes ont essentiellement lieu en dehors des lieux de travail. Elles concernent en effet des ouvrierEs licenciéEs, des chômeurs/euses et des retraitéEs. 
    Le niveau de résistance ne dépasse pas en général le niveau de l’entreprise, et ce n’est que très rarement que la lutte prend une ampleur nationale. 
    Même si quelques luttes se terminent par des victoires partielles, la plupart se soldent par des échecs. 
    En 2002, la lutte des salariéEs des champs pétrolifères de Daqing constitue le mouvement contre les suppressions d’emplois le plus important que la Chine ait jamais connu. Une manifestation regroupe, par exemple, plus de 50 000 participantEs. L’échec de cette lutte est vécu comme une défaite décisive du mouvement national de résistance des travailleurs/euses des entreprises d’État contre les privatisations.

    Un second cycle centré essentiellement sur les salariéEs venuEs des campagnes

    A partir de 1992, c’est sur l’arrivée massives de salariéEs sous-payé.es venue.es des campagnes qu’est basée la croissance phénoménale de l’économie chinoise.
    Pendant longtemps, la répression patronale et étatique parvient, en général, à empêcher les salariéEs migrantEs de luter. 
    Par la suite, c’est précisément l’importance de ces mesures répressives, ainsi que la surexploitation qui conduisent à des grèves souvent violentes et parfois victorieuses. 
    Dans un premier temps, la plupart de ces luttes naissent, en général, entreprise par entreprise, sans avoir été préparées. Et une fois la grève passée, aucune forme d’organisation ne subsiste, soit à cause de la répression, soit à cause de la fragmentation des salariéEs, soit par un mélange des deux. 
    Mais avec le temps, le soutien déterminé de militantEs de Hong Kong, la capacité croissante des salariéEs du continent à mener des luttes et à s’organiser, l’arrivée d’une nouvelle génération plus éduquée et ne voulant pas « retourner au pays », le rapport des forces se modifie. 
    Le pouvoir est alors contraint de recourir à la promulgation de lois pour donner un cadre permettant de traiter les revendications 
    Il en résulte une amélioration sensible de la situation matérielle des migrantEs, ainsi qu’une réforme partielle de leur statut discriminatoire (hukou).

    Le troisième cycle n’en est qu’à ses débuts

    Il repose : 
    - d’une part sur une nouvelle génération militante symbolisée par les grèves Honda (2010), Walmart (depuis 2014) ou Jasic (2018). 
    - d’autre part sur des salariéEs de la génération s’approchant de l’âge de la retraite, symbolisée par des luttes dans des entreprises de chaussures délocalisant à leur production à l’étranger (Yue Yen en 2014, Lide en 2014-2015).
    Depuis 2015, la proportion des grandes mobilisations a chuté de façon spectaculaire. La raison essentielle en est le durcissement significatif de la répression.

     Vidéos concernant le mouvement ouvrier sur le continent chinois

    Ouvrières en piquet de grève (0mn47)
    https://youtu.be/VfhRVYiQ_XI
    https://www.youtube.com/watch?v=VfhRVYiQ_XI&feature=youtu.be

    We the workers (présentation, 3 mn51)
    https://youtu.be/ndY1294mVDk
    https://www.youtube.com/watch?v=ndY1294mVDk&feature=youtu.be
    https://www.hongkongfp.com/2017/02/22/workers-new-film-depicts-crackdown-chinas-labour-advocates/
    https://www.chinoiresie.info/we-the-workers-huang-wenhai/

    Honda (2mn et 2mn18)
    https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=4&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwjWoPiLio3jAhUChxoKHQryC50QFjADegQIABAB&url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DMtEmwZU9UpY&usg=AOvVaw3CG6x22Rj8f8BcRvgdMJzB
    https://www.youtube.com/watch?v=TGJtNuVX-iY

    Jasic
    Rassemblement devant le commissariat et discussion avec la police (10mn05)
    https://www.hongkongfp.com/2018/09/01/shenzhen-jasic-technology-birth-worker-student-coalition-china/
    Tentative d’entrer dans l’usine (17mn47)
    https://youtu.be/frKdvqOqFGE
    Récapitulatif (4mn55)
    https://en.labournet.tv/jasic-factory-workers-imprisoned-china