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Dominique Grandmont, Un homme de plus
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
https://dissidences.hypotheses.org/12615

Un compte rendu de Frédéric Thomas
« Apprendre leur langue [en l’occurrence le grec], c’est d’abord apprendre à se taire » (p. 7). Ainsi, commence, avec la découverte de la Grèce, enfant, le voyage de traduire, d’écrire et de vivre, pour le narrateur. Et Un homme en plus, qui rappelle un précédent ouvrage de l’auteur, Ici-bas (Temps actuels, 1983), est à la hauteur de ce silence, de cette écoute. Dominique Grandmont1 (né en 1941) est poète, auteur de nombreux recueils, et traducteur entre autre de Yannis Ritsos (qui apparaît régulièrement dans les pages d’Un homme en plus) et de Vladimir Holan. Ses premiers poèmes ont été publiés par Aragon (que l’on croise également dans ce récit), en 1964, et il a tenu, une quinzaine d’années durant, une chronique de poésie contemporaine dansL’Humanité (il a d’ailleurs publié une anthologie en 1994, Le poète d’aujourd’hui 1987-1994).
Le titre de ce récit fait écho à son autobiographie, Le fils en trop (Tarabuste, 2007). C’est le chemin de toute une vie, le passage de ce « en trop » à ce « de plus » qui se lit ici. La mère est absente de ces pages, alors que le père n’y fait que deux brèves (mais poignantes) apparitions, au moment de donner congé à l’adolescent, lui qui ne lui avait jamais rien donné, et au moment où le narrateur apprend sa mort. Chemin long et accidenté, étonnant aussi, qui voit cet élève de Saint Cyr, sous-lieutenant de réserve en Algérie, en 1962, marcher (au sens propre et figuré ; il fera la route à pieds depuis Paris) vers la Grèce et la poésie, vers l’autre et cet apprentissage de la langue et du silence. « L’existence me paraissait une intrigue suffisante et je faisais comme tout le monde, j’apprenais à m’intégrer dans ce monde qui se désintégrait » (p. 28).
Cependant, Un homme en plus n’est pas à proprement parler une autobiographie – d’où, parfois, il faut le reconnaître, une certaine frustration que n’efface pas entièrement l’écriture poétique de Dominique Grandmont. Il ne décline pas les dates et les lieux, tant il semble revenir sans cesse au présent et à la Grèce, en général, et à l’île de Poros, en particulier ; « où j’aurai passé ma vie sans y habiter » (p. 232). Ce sont autant de lieux et de moments réinterrogés par et dans le récit tant « l’écriture donne ce sentiment de revivre les choses en vrai » (p. 35). Le chemin est ainsi repris et refait pour recouvrer la genèse de ce « survivant d’une autre vie que les Grecs m’avaient sans le savoir octroyée. J’étais devenu cet homme de plus, un homme de maintenant venu de partout » (p. 304).
« Je partageais déjà la parole et le temps, je pouvais bien partager la fatigue et le reste » (p. 117). Ce reste semble se conjuguer à contre-temps. Le narrateur se retire d’évidences trop faciles ou des destinations qui lui avaient été préparées, expressément pour lui. Et ce jusque dans la langue, jusque dans la proximité avec Aragon. Ainsi en va-t-il également de son entrée au Parti, au début des années 1970 : « J’ai pris la décision de rejoindre le Parti communiste en voyant comment la police de l’arrondissement renversait les tréteaux soutenant le muguet du Premier mai, pour emmener au poste leur imperturbable vendeuse qui avait des yeux magnifiques. (…) et donc j’adhère au parti avec un front populaire de retard, après la signature d’un Programme de gouvernement qui n’était commun que dans l’esprit d’un des signataires, et un programme dans celui de ses électeurs » (p. 203-211). Il quittera le PCF en 1992.
« Je n’avais pas quinze ans, écrit-il, quand j’ai découvert à Égine que le temps n’existait pas, car il s’est toujours confondu avec le présent » (p. 18). Cette étrange danse de l’espace et du temps, qu’il expérimente par la marche, l’écriture et la disparition de son ami Marco – « Marco, c’était maintenant le temps moins l’espace » (p. 287) –, s’opère au présent. Si, comme l’affirme le narrateur, il était « de l’autre côté du temps » (p. 66), cet autre versant demeure celui du présent et de sa mémoire (Mémoire du présent est le titre d’un des premiers recueils de Dominique Grandmont (P.J. Oswald, 1975)). N’est-ce pas là, d’ailleurs, que se situe le principal point d’ancrage de ce récit, ainsi que le cœur des correspondances entre l’auteur et Yannis Ritsos, qui lui dit : « Il faut tout mettre au présent, me disait-il. Me dit-il » (p. 347).
1Sur Dominique Grandmont, voir https://dominiquegrandmont.wordpress.com/.




