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    Critique poétique du capitalisme : À la ligne (Feuillets d’usine) de Joseph Ponthus

    Éditions de la Table Ronde, 2019

    Cette œuvre s'est élaborée à l'écart des réseaux littéraires côtés et des enjeux d'écriture en vogue. Poétique dans la forme, elle est dépourvue d'interrogations postmodernes quant au statut du "moi" lyrique ou à la matérialité du signe. Romanesque par sa narrativité, elle épargne à son lecteur le verbiage autobiographique des proses contemporaines. Pour Joseph Ponthus, l'objectif d'écriture a été clair et précis : "Tâcher de raconter ce qui ne le mérite pas / Le travail dans sa plus banale nudité / Répétitive". D'emploi en emploi, cet ancien étudiant en lettres fut conduit à s'engager comme ouvrier intérimaire dans une usine de conserves de poisson, puis à l'abattoir. De cette ascension sociale faite à rebours, l'auteur – dont la carrière littéraire fut interrompue par la mort précoce l’année dernière – tirera une large fresque qui dépeint les réalités de travail dans les usines françaises agro-alimentaires. Nous avons lu À la ligne (Feuillets d'usine), publié en 2019 aux éditions de la Table Ronde et distingué par de multiples prix littéraires, et nous en recommandons la lecture.

    Berné par les ritournelles incessantes sur la France post-industrielle et l'automatisation de la production, on peut être tenté de croire que le travail d'usine est devenu, dans notre société, une sorte d'exploitation en version soft. C'est bien la première illusion qu'il nous faudra abandonner à la lecture d'À la ligne, puisque chaque page rappelle méthodiquement ce dont le processus industriel, dans un système productiviste, sera toujours constitué : la réduction brutale de l'individu à sa force de travail, l'oppression hiérarchique continuelle, la menace du chômage qui neutralise les revendications des travailleuses et travailleurs, l'aliénation. Pourtant, le livre de Joseph Ponthus n'est pas, à proprement parler, une œuvre engagée. Il s'agirait plutôt d'une dissection minutieuse de l'expérience même du travail, d'une sorte de journal où l'auteur s'observe en train d'explorer, jour après jour, sa nouvelle condition professionnelle, tandis qu'il exécute les différentes missions que lui propose l'agence intérim. "Je dois enfourner les bulots dans l'immense / ventre de métal où ils seront cuits / Pas de matos / Je fais ça à la pelle [...] Amener les palettes / Cutteriser / Décartonner / Ranger / Ouvrir / Recouper / Dégerber / On alterne toutes les deux heures environ". Chapitre après chapitre, une seule et même journée de travail semble se poursuivre, remplie d'effort physique, de petites soumissions et de petites révoltes, de sentiment que tout se répète et que le temps s'étire à l'infini. À cet égard, l'auteur entend faire un usage fort personnel de l'intertextualité, puisqu'il défie le sacro-saint classique des lettres françaises, Marcel Proust : "Cher Marcel je l'ai trouvé celui que tu recherchais / Viens à l'usine je te montrerai vite fait / Le temps perdu / Tu n'auras plus besoin d'en tartiner autant." Ponthus ne montre pas moins une solide connaissance des acquis littéraires du XXe siècle, en maniant avec une rare efficacité – et non sans une forme d'humour – les deux figures maîtresses de la poésie moderne que sont la répétition et la dislocation de la phrase : "Égoutter du tofu, // Je me répète les mots sans trop y croire / Je vais égoutter du tofu cette nuit / Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu [...] Il faut continuer / J'égoutte du tofu / Je vais continuer / La nuit n'en finit pas / J'égoutte du tofu / La nuit n'en finit plus / J'égoutte du tofu // J'égoutte du tofu".

    Pourtant, il n'y aura pas, dans ce récit, de distance ironique qui puisse être confortable pour le lecteur. Dans la seconde section du livre, la lucidité corrosive du texte, typiquement célinienne, révèle par le biais de menus détails ce que nous préférerions sans doute ne pas savoir. On ne citera que la première mission décrite par l'auteur, celle qui consiste à nettoyer une zone de l'abattoir avec un jet d'eau : "Je bouffe du sang / Au sens propre / Et le sens dans ma bouche / Ce sang de cochon / Projections et contrecoups du jet haute pression [...] Je crois avoir bien nettoyé / Mais ça ne suffit toujours pas / Le chef remarque que j'ai laissé un bout de gras / translucide de la taille d'un demi-lardon dans un engrenage caché par une plaque". Nous attendons, bien sûr, la grande révolte individuelle, ou, mieux encore, collective, qui résoudrait l'intrigue cyclique du livre avec un beau coup de théâtre. Or, ce n'est pas la fin que Ponthus nous propose. Au fur et à mesure que l'existence extérieure du protagoniste se réduit à la restauration hâtive de sa force de travail, son lien avec l'usine acquiert un caractère étrangement fusionnel : "Déjà il me tardera presque de / Retrouver l'usine / Comme si / Je n'étais pas encore allé / Au plus loin du possible du bout de mon épuisement / Au bout du travail." Bien qu'une grève éclate à l'abattoir, elle ne fera que diviser les ouvrier-e-s en poste et les intérimaires, sans mettre en pause l'activité de l'usine. Les derniers vers de l'œuvre esquissent, en guise d'ouverture, le règne éternel et mondial de l'industrie capitaliste : "Il y a des usines que je ne connais pas et qui / produisent des haricots verts des armes des chips / des voitures du nitrate du chocolat en poudre du / tissu du papier mâché ou d'Arménie et tous les / gens qui sont dedans [...] Il y a qu'il n'y aura jamais / De / Point final / À la ligne".

    Il peut sembler qu'À la ligne, au vu de la spécificité de son thème, est destiné, en premier lieu, aux rares amateurs et amatrices de la question ouvrière en France. En vérité, le public cible du livre est bien plus large. Nous y trouvons l'effet de témoignage choc pour toucher les sensibles, les références à Apollinaire et à Foucault pour plaire aux intellectuel-le-s, les allusions à Marx à l'attention des militant-e-s de gauche. Mais plus généralement encore, Ponthus s'adresse à ce qui constitue l'essence de l'individu contemporain : notre identité de consommateur. Un mécanisme d'identification discret sous-tend les descriptions comme la suivante : "Aujourd'hui j'ai opéré de la béchamel au / mixeur en quantité industrielle / Les proportions étaient simples / Pour une cuve de 164 litres de sauce qui nous / servira à faire je ne sais combien de gratins / dauphinois individuels qui seront vendus à / Monoprix / Mettre 57 litres de crèmes [...]." Une autre spéculation inquiète interpelle le lecteur avec subtilité : "Pour qui produisons-nous ces quarante tonnes de / crevettes par jour dont la date limite de / consommation est fixée à dans un mois jour pour jour / Soixante millions de Français mangeraient donc / quarante tonnes de crevettes quotidiennement / L'usine ne saurait pourtant fonctionner à perte." L'enjeu central de l'œuvre de Ponthus serait peut-être celui de dévoiler le revers de l'expérience client de notre consommation de base. Ce texte rappelle que notre nourriture aseptisée, empaquetée, soigneusement nettoyée de tout ce qui peut faire allusion aux conditions réelles de sa production, est bien le fruit des industries internationales qui font intervenir l'exploitation à différentes échelles. Puisque l'idéologie capitaliste cherche à masquer les violences engendrées par l'exigence de l'accroissement de la productivité et du capital, elle rend opaques les processus de conditionnement des biens de consommation et dissimule les chaînes de production. Dans À la ligne, Joseph Ponthus s'engage à réparer cette dissociation fondamentale, en nous offrant le compte-rendu précis de ce que les agences marketing ne montreront jamais. Nous ne pouvons que rendre hommage à l'auteur pour avoir mené à bien cette entreprise.

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